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Tétraméron, José Carlos SOMOZA

« M. Formes la scrute du regard en faisant la grimace. Son visage n’a jamais semblé aussi faux à la jeune fille, semblable à celui d’une marionnette. Pour une raison quelconque, elle n’en est pas effrayée.
– La veste, dit enfin le type. Qu’elle ôte sa veste.
– D’abord, elle va servir le vin, dis l’Evêque en faisant un signe. »

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José Carlos SOMOZA nous transporte dans le monde du récit, de la fable, du conte, à travers les yeux d’une jeune fille de douze ans, tout juste pubère, qui découvre les changements de son corps en même temps que le lecteur.
Alors qu’elle part en voyage scolaire avec les bonnes soeurs, elle se sent mise à l’écart, a l’impression de n’être qu’une âme errante qu’on ne regarde pas, qu’on n’aperçoit pas. Elle va alors trouver une porte, la porte qui va changer sa vie. Voilà. Soledad a la main sur la poignée. De l’autre côté, le monde s’arrête, les quatre protagonistes, assis autour d’une table comme s’ils jouaient aux cartes, cessent de conter pour se concentrer sur cette étrange créature qui change le tétra en une unité de cinq personnes.
Chaque personnage prend alors un visage effrayant, anxiogène, mais que la poésie de José Carlos SOMOZA rend particulièrement beau et illuminé. Chacun va raconter à son tour deux contes et demander à la jeune fille ce qu’elle en pense, on la retrouve cependant en pleine traversée du désert. Chaque conte fait échos à un passage de sa vie ou à des pensées personnelles… Et tout devient plus sombre, dans cette cave à une table et quatre chaises.

José Carlos SOMOZA réussi un coup de maître avec ce roman qu’on ne peut pas commencer sans le terminer. Il n’y a aucune échappatoire, aucune possibilité de faire un retour en arrière.
Alors marchons entre les lignes, et prenons garde à ne pas nous blesser dans la puissance poétique du maître espagnol.

Roman paru aux éditions Actes Sud et traduit par Marianne MILLON.

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Quelques auteurs de Quais du polar…

Cette année encore le festival Quais du polar ne va pas manquer de vous faire frissonner !

Voici quelques une de mes lectures, et mes chroniques pour la revue Page des libraires.

Le chemin s’arrête là, Pascal DESSAINT – Rivages / Thriller

le chemin s arretera la.inddC’est dans un No man’s land de la côté nordique que nous emmène Pascal Dessaint avec ce nouveau roman. Des portraits aussi inquiétants qu’atypiques vous attendent, aux abords des dunes où la pêche, en plus d’être une passion, est une méthode de survie. Il semble résonner en nous la désormais célèbre réplique du commandant Van der Weyden dans la série P’tit Quinquin de Bruno Dumont : « Nous sommes au cœur du mal, Carpentier ! » Au sein de cette nature polluée par les usines, au beau milieu des blockhaus en ruine, des meurtres sont commis, sans que le moindre cri ne trouble le silence des environs, qu’enveloppent les épaisses fumées crachées par les énormes cheminées de la centrale nucléaire. Ici, malgré l’apparition d’un inspecteur, il n’y a pas d’enquête. Ce sont les habitants qui font leurs propres lois, édictent leurs propres règles. Les rancœurs s’accumulent au fil des cinq tableaux qui composent le roman.

L’écriture franche et directe de Pascal Dessaint fait planer sur cette parcelle de terre une ambiance froide, où les cadavres rencontrent l’inceste et où Tarkovski aurait pu planter le décor de son chef-d’œuvre Stalker. Préparez-vous à une immersion en terre inconnue. Sans aucune fantaisie.

Sara la noire, Gianni PIROZZI – Rivages / noirs

Gianni Pirozzi compose un roman où se mêlent la corruption qui règne au sein de la sara la noireprotection civile, une peinture des quartiers populaires sous la loi des armes, où les taxis ne s’aventurent plus, où la drogue se deal devant des portes d’immeuble tenues par des vendeurs qui sautillent pour se réchauffer. C’est aussi et surtout un roman sur un flic pommé, toujours prêt à s’en jeter un derrière la cravate et qui semble ne pas connaître le sentiment de culpabilité. Dans un Paris noir, où la testostérone, la came et la prostitution occupent la première place, nous suivons l’épopée de Guillermo, insigne sur la poitrine, qui ne se remet pas d’une affaire vieille de plusieurs années, à l’époque où il était en poste en Camargue, région de la Vierge noire, protectrice des gitans. Il s’est aujourd’hui amouraché d’une jeune et belle Marocaine, à qui il a enseigné l’héroïne et les passes dans une chambre miteuse du dix-huitième arrondissement. Ce qu’il ne sait pas encore, c’est qu’il marche sur les plates-bandes d’une fine équipe qui voudra l’éliminer coûte que coûte.

Bienvenu dans un roman qui piétine allègrement le politiquement correct. Sara la noire est librement inspiré d’une nouvelle de Marc Villard, au titre évocateur : « Entrée du diable dans Barbèsville ».

Nid de vipères, Edyr AUGUSTO – Asphalte

nids de vipèresOubliez la douceur des plages de sable fin du Brésil. Edyr Augusto nous fait entrer de plain-pied dans la noirceur d’un pays corrompu jusqu’à la moelle. L’intrigue se déroule à Castanhal, où une grosse huile du commerce de la drogue tabasse à mort le propriétaire d’une scierie, afin de le forcer à lui céder son affaire… non sans avoir préalablement violé sa femme sous le regard terrorisé de leurs enfants. Si Fred est parvenu à surmonter le traumatisme en partant s’installer à New York, Isabella, en revanche, prépare soigneusement sa vengeance. Le bourreau de ses parents est désormais gouverneur de la région. À force de manœuvre, elle a réussi à gagner sa confiance…

Ceux qui ont déjà transpiré à la lecture des précédents romans de Edyr Augusto, stupéfaits par la violence qui s’y déploie, seront surpris par le contraste. Même si certains passages sont gratinés, Nid de vipère est globalement moins brutal que ce à quoi nous avait habitué l’auteur. Ici, la violence se manifeste à travers la peinture d’une société corrompue et soumise à la loi du plus fort. La bande son du roman, composée spécialement pour les éditions Asphalte, est une vraie réussite. Remarquons aussi la qualité de la traduction de Diniz Galhos.


Buvard, Julia KERNINON

« Ca faisait déjà une semaine que je vivais chez Caroline. Tous les jours, je téléphonais à Piet, pour lui dire que j’allais rester ici encore un petit peu plus longtemps que prévu. »

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Buvard : papier non collé propre à absorber l’encre fraîche ; feuille de de ce papier.

Pourtant, dans ce premier roman de Julia KERNINON, le narrateur semble être devenu lui-même le buvard des imperfections de Caroline, grande écrivain fictive qui fait pâlir et rêver le monde littéraire. Elle ne donne plus d’interview depuis longtemps, et pourtant elle décide de se confier cette fois-là. Et cette confession dure des heures, des jours, des semaines.
Lou, le narrateur, se prend au jeu assez rapidement. Lui-même passionné de littérature, le choix d’interviewer la grande Caroline est venu assez naturellement. Son petit ami, Piet, ne cesse de l’encourager tout en lui rappelant que l’auteur est « quelqu’un ». Et c’est peu dire. Lou ira même certains moments jusqu’à penser qu’il aurait dû s’en tenir à cette simple phrase.

Entre tensions de la vie commune et coeurs qui s’enflamment, les deux protagonistes semblent mener une valse lente qui, leur rappelant leurs passés tumultueux, les fait vivre le cauchemar du souvenir.

Un premier roman tout à fait réussi et prometteur, qui se lit avec facilité et quelques hauts le coeur. Quand rien ne prédestine deux acteurs de la vie à se retrouver face à face, tout peut aller de travers, et quand la locomotive est lancée, il est difficile de l’arrêter. Un vrai petit plaisir de lecture.
Il s’agit d’un livre sur le combat d’une vie, mais aussi et surtout sur les troubles d’un écrivain qui vacille parfois entre le cliché et la réalité.

Ouvrage disponible aux éditions du Rouergue, dan la collection La Brune, depuis Janvier 2014.


Topor, dessinateur de presse

Vous connaissez tous ma passion invétérée pour cet auteur hors du commun. Page des libraires m’a proposé de parler du dernier ouvrage à lui rendre hommage. Voilà l’article :

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Nous connaissons Roland Topor comme auteur, dramaturge, créateur du mouvement Panique (avec notamment Jodorowski), ou même comme scénariste. Et on nous propose aujourd’hui de découvrir ses talents d’illustrateur de presse dans un recueil remarquable. À l’heure où l’exposition Sade bat son plein, laissez-vous transporter dans ce livre qui rend hommage au directeur artistique du film Le Marquis, réalisé par Henri Xhonneux. L’hommage est rendu par des textes d’Alexandre Devaux, des interviews et une préface de Jacques Vallet. Tournez frénétiquement les pages et entrez de plain-pied dans le monde du bizarre, que réinventait sans cesse Roland Topor dans les périodiques Hara Kiri, Le Fou parle, ou Le Nouvel Observateur et Libération. Cet illustrateur doté d’un irréductible esprit révolutionnaire, ce contestataire génial, a évolué pendant des années parmi d’autres frondeurs d’exception, comme Willem, Bretécher, Gébé, etc. Son talent a traversé les frontières. On le célèbre en Italie et jusqu’aux États-Unis. « Chat-lut », l’artiste !

Ouvrage disponible aux éditions Les cahiers dessinés depuis Octobre 2014. Texte de Alexandre DEVAUX, préface de Jacques VALLET.


Le dernier lendemain, Ryand David JAHN

Article réalisé pour la revue Page des libraires.

Quelque chose de pourri

Ryan David Jahn sévit de nouveau avec un polar qui contracte les muscles et emporte le lecteur dans une spirale infernale. « Les montres peuvent-ils être à la fois tendre et inhumains ? » C’est la question que pose l’auteur dans ce roman aux rebondissements incessants.

le dernier lendemain

Après nous avoir fait trembler sur la nature humaine avec De bons voisins, puis nous avoir emmené sur la route accompagné d’armes lourdes avec Emergency 911, Ryan David Jahn nous traîne de force dans l’Amérique du début des années 1950. Le roman commence sur un acte qui oscille entre terreur et courage : un enfant tue son beau-père qui le maltraite d’une balle dans le crâne. Malgré ses précautions pour déguiser son meurtre, la police va rapidement l’inculper. Commence alors un roman choral où flics corrompus et truands s’affrontent autour d’une histoire rocambolesque. Comme il le démontrait déjà dans Emergency 911, l’auteur maîtrise à la perfection l’art du dialogue, la science du rythme et de l’adrénaline. Pas une seconde de répit pour le malheureux lecteur. Avec ses intrigues très finement ciselées et ses personnages haut en couleur, Ryan David Jahn tisse une aventure dont il est impossible de se détacher. Un suspense aux petits oignons, une enquête menée tambour battant et un lecteur ferré dès les premières phrases. « Il va falloir que tu t’accroches. Que tu t’accroches et que tu fasses attention. » Le ton est donné. Un coup de maître pour cet auteur qui nous offre son polar le plus abouti.

Ouvrage disponible aux éditions Actes Sud depuis Novembre 2014. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Vincent HUGON.