Archives de Catégorie: Littérature Hongroise

Capillaria ou le pays des femmes, Frigyes KARINTHY

« Pendant ces longs siècles d’oppression, les hommes travaillaient pour entretenir les femmes et celles-ci, privées de tous les droits, ne pouvaient que s’occuper d’elles-mêmes. Dans cette situation désespérée, leur seule ressource était de profiter des joies de la vie, sans se fatiguer nullement, et de développer a beauté de leur corps. Les hommes avaient un but, une profession, un travail, les femmes étaient obligées de se contenter d’être aimées, adulées et comblées. »

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C’est avec cette verve à la fois ironique et pinçante que Karinthy rend hommage aux femmes. Dans Capillaria ou le pays des femmes, un jeune médecin qui navigue avec quelques marins va être victime d’un naufrage. Alors qu’il pense mourir, il se rend compte qu’il peut respirer sous l’eau et à force de s’enfoncer dans les profondeurs il arrive à Capillaria. Société bien différente de celle qu’il a toujours connue, où les femmes dirigent tout.

Nous entrons alors de plein pied dans un univers loufoque qui dénonce une société encore trop contemporaine. Rappelons que le livre a été écrit en Hongrie en 1926…

Voilà notre héros qui découvre cette société où les bullocks, des poissons aux visages humains (et masculins), travaillent pour les femmes de la société. Ils sont laids, repoussant, et ne réfléchissent plus tellement l’effort leur demande de concentration. Sans cesse, ils construisent des maisons avant de se les faire dérober par les femmes qui les occupent.
Notre héros va rapidement se rendre compte qu’il tombe fou amoureux de la dirigeante des femmes, qui le prenait alors pour une des leur…

Un roman fascinant où chaque mot est choisi, pesé, et a pour but de dénoncer et faire valoir les droits des femmes. A lire absolument, ne serait-ce que pour la qualité exceptionnelle du récit qui nous transporte du premier au dernier mot.

Ouvrage disponible aux Editions de la Différence dans la collection Minos depuis Juin 2014. Traduit du Hongrois par Véronique CHARAIRE et illustré par Stanislao LEPRI.


Au Nord par une montagne, au Sud par un lac, à l’Ouest par des chemins, à l’Est par un cours d’eau, Laszlo KRASZNAHORKAI

« Il avait un objectif précis, la chose pour laquelle il s’infligeait tant de souffrances sur ce chemin escarpé et dangereux devait de toute évidence être très importante, et l’effort monstrueux qu’il fournissait montrait qu’il atteindrait son objectif. »

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La messe est dite, les dés sont lancés et on s’en tient au destin.
Dans ce roman merveilleux qui se rapproche du conte philosophique bien loin de l’alchimie portugaise, nous retrouvons le petit fils du prince Genji, mystérieux homme parti à la recherche de la beauté absolue.
Au beau milieu des montagnes japonaises, notre héros va parcourir monts et veaux à la recherche d’un jardin aux allures d’Eden dont il a pris connaissance dans le livre des cent plus beaux jardins. Tous paraissaient magnifiques et magnifiés, mais celui-ci attira son attention. Il avait la centième position et paraissait avoir quelques vertus sur la conscience humaine. Le problème est qu’il n’a été découvert que très rarement et qu’aucun homme n’a parlé de la façon de s’y rendre. Le sort de ce pauvre homme semble scellé, alors qu’il agonise à moitié dans son ascension, lorsqu’il tombe sur un mystérieux temple qui va bouleverser son aventure et ouvrir ses chakras.

« Il (le monastère) avait été érigé en haut du versant Sud de la montagne, afin d’être protégé au Nord, Nors-Est, par le sommet, des dangers et menaces qui traditionnellement venaient de cette direction, au Sud, s’étendait conformément aux prescriptions un lac, même si la jungle des maisons, cheminées, toitures, poteaux télégraphiques, lignes électriques et autre antennes le rendait invisible, à l’Est coulait le Kamo, à l’Ouest se trouvaient les chemins d’accés, et, comme il se devait, plusieurs voies menaient au monastère, toutes exclusivement partant de l’Ouest, de même que l’unique orientation possible depuis le monastère était la direction Ouest, en résumé, la configuration du site répondait pleinement aux quatre grandes prescriptions : être protégé au Nord par une montagne, au Sud par un lac, à l’Ouest par des chemins, à l’Est par un cours d’eau. »

L’auteur contemporain Laszlo KRASZNAHORKAI que certains s’amusent à quelifier d’inaccessible, nous offre ici une simple poésie en prose qui rend hommage au conte, à la philosophie, au bouddhisme et à l’art japonais.
Bien loin du haïku en trois vers, nous entrons ici de plein fouet dans un univers de douceur et de tendresse où même le feuillage offre le silence.
Il s’agit pourtant, nous pouvons le dire, d’un roman d’aventure. Mais oubliez les épées et les pirates, on embarque simplement dans un monde de contemplation et d’admiration du monde. Et voilà qui fait du bien.

Laszlo KRASZNAHORKAI nous fait goûter sa plume de maître avec une délectation sans bornes. Il est de ces rares auteurs capables de faire durer une simple phrase sur cinq ou six pages… Et qu’elle soit compréhensible, qu’elle ait un sens, une tension qui monte, crescendo, jusqu’à sa chute inévitable. Il sait attiser la curiosité du lecteur et le titiller aux points sensibles pour le rendre frénétique au contact des pages et des mots.

Pour ce qui est du récit, il est entrecoupé du passé, de la création de la littérature, et de différentes documentations romancées. On retrouve ainsi pas mal d’informations sur les théories bouddhistes, sur les pratiques du zen, sur les débuts de l’imprimerie et de la reliure… C’est à dévorer sans faim et sans peine.
Comme vous le savez peut-être, KRASZNAHORKAI collabore depuis quelques années avec le réalisateur Hongrois Béla TARR qui a adapté plusieurs de ses ouvrages. Celui-ci ne semble pourtant pas l’être, alors qui s’y lance ? Armez-vous, il y aura quelques plans séquences de vingt minutes, mais ils vous feront chialer. Promis, juré.

Ouvrage disponible aux éditions Cambourakis depuis Septembre 2010. Roman traduit du hongrois par Joëlle DUFEUILLY.