Archives de Catégorie: Littérature Française

L’île du point Némo, Jean-Marie BLAS de ROBLES

« La vérité, songea Wang, lorsqu’il fût enfin seul, c’est que c’était du pipeau ; la guerre ne répugnait à aucune ruse. En clair, si les textes inclus dans la liseuse étaient tous du domaine public, il ne fallait pas compter y trouver la Comédie humaine ou les Rougon-Macquart en collection complète, annotée, illustrée et agréable à lire (…) Ces versions là, il faudrait encore les racheter pour quelques euros sur les plates-formes dédiées (…) Cela lui rappelait la Chine sous Mao, quand tout le corpus littéraire et philosophique se limitait peu ou prou à la production du XIXe siècle. »

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Bon, disons le tout de suite, ce roman est effectivement un vrai chef-d-oeuvre comme on en lit très peu. Qu’ajouter à toutes ces critiques dithyrambiques ?

Jean-Marie BLAS de ROBLES est un conteur hors pair. Il nous entraîne presque malgré nous dans une aventure dont on voudrait ne jamais ressortir. On se retrouve dans des mondes déjà connus, comme celui de Jules VERNE, de ROUSSEL, de René DAUMAL, ou bien même de Conan DOYLE.

Et pour intégrer ces mondes, nous suivons un opiomane au sens de la déduction infaillible, Canterel, mais aussi Holmes, un lointain descendant du célèbre inspecteur (mais plus drôle quand même, voir un point cynique), Grimod le majordome fidèle, où bien même Miss Sherrington. Ensemble, ils partent à la recherche d’un mystérieux diamant dérobé à Lady MacRae et courent derrière l’enjambeur Nô qui tranche la jambe de ses victimes… ce qui est étrange, c’est que toutes ont la même marque de paire de basket.

Commence alors une folle aventure sur les rails, dans les airs, dans l’eau ou sur la terre, qui bat son plein. On se retrouve alors projeté à 1 000 km/h dans un texte dont on ne peut plus se passer.
Entremêlé de récits qui déstabilisent au premier abord, ce roman est une réelle pépite de la littérature contemporaine. Jean-Marie BLAS de ROBLES s’est confié dans le magazine Transfuge et a dit « J’ai le droit de tout dire, j’ai le droit de tout faire ». C’est le roman des possibles ou plus rien ne paraît inaccessible.

Tantôt dans une ambiance aventureuse à la poursuite d’un terrible meurtrier et d’un diamant, tantôt dans une ambiance plus monstrueuse et viciée avec un couple aux problèmes sexuels, une tradition de lecture dans une usine de cigares, et un pervers voyeur dirigeant d’une énorme entreprise de liseuses électroniques. On retrouve alors les univers classiques de la littérature anglo-saxonne et steampunk française, mais aussi les univers plutôt « panique » de certains surréalistes, voir pataphysiciens.

Je n’ai pu, pour ma part, me résoudre à lire ce roman sans penser au film « L’orpheline avec en plus un bras en moins » scénarisé par Roland TOPOR ou aux musiques enchanteresses de Sarah Olivier. On est littéralement plongé dans un monde où on ne tient plus les ficelles et où on se laisse porter par les lignes qui nous rendent frénétiques, par le bruissement des pages qu’on tourne avec un engouement sans pareil. On se retrouve immergé dans un monde où la société est bafouée, un monde qu’on peut voir comme un simple roman d’aventure ou comme une critique du monde dans lequel on vit. Rien n’est laissé au hasard, aucune ligne n’est de trop. Le roman est parfaitement maitrisé et nous tient du début à la fin par ses scènes diverses et variées ou tout le monde peut y trouver son compte.
Comme je vous l’ai dit, et comme vous l’avez sans doutes déjà remarqué, toutes les critiques sont dithyrambiques. Et pourtant, dans toutes celles que j’ai lu, j’ai eu l’impression que les journalistes restaient pantois et ne savaient ni comment résumer le livre, ni même comment en parler. C’est un véritable problème.
Face à un chef-d-oeuvre, que faire à part respecter le silence qu’il impose ?

Vous l’aurez compris, je n’ai rien à ajouter. Je n’ai rien apporté de plus à ce texte, vous ne saisissez peut-être toujours pas l’histoire qu’il propose, mais faites l’expérience, lisez-le.

 

Ouvrage disponible aux éditions Zulma depuis Août 2014.


L’homme qui s’aime, Robert ALEXIS

« J’ai un immense besoin de vous. Il me faut un relai, un regard étranger par lequel je pourrais m’observer et jouir de ma personne. Voulez-vous être ce miroir ? »

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Cette simple phrase me fait aimer ce livre. Il est comme un bonbon acidulé qu’on met sur sa langue en attendant que le temps reprenne son cours. Parce que oui, en lisant ce texte, le temps s’arête. 
Nous sommes plongé au coeur de la fin du XIXe siècle et début du XXe dans un Paris qu’on n’a que trop peu l’habitude de savourer. Nous nous retrouvons avec un jeune homme imbu de sa personne, qui ne jure que par son physique, même si un miroir ne lui sert qu’à recoiffer sa tignasse. Il n’a jamais pu aimer parce qu’il n’a jamais trouvé personne dont l regard reflétait réellement tout l’amour qu’il se porte à lui-même. C’est là sa tragédie. Il ne peut aimer une femme parce qu’une femme n’est pas lui. 
Pourtant, un jour, lors d’une réception chez une comtesse, notre narrateur va vivre quelque chose qui va bouleverser sa vie et son regard sur le monde : la comtesse l’invite dans sa chambre et va faire de lui sa servante.
Elle va le travestir, le punir, et lui ordonner de se regarder dans un miroir. Il va alors voir la femme qu’il a toujours attendu, celle qu’il a toujours cherché sans trop oser croire la rencontrer un jour. Il est devenu ce qu’il est, ce qu’il souhaite être.

Va alors commencer une aventure hors du commun entre prostitution, amours déchus, et rencontre impromptues. Pour devenir une femme, il sait qu’il peut compter sur Paola, sa nouvelle belle-mère qui fait de lui une vraie Feminnela, pas encore prostituée. Son arrivée à Naples va être décisive. Quelques semaines dans la rue à satisfaire tous les vieillards alcooliques et clochards. La tourmente n’a de cesse et la pression monte au fil des pages. On se retrouve dans la peau cabossée et l’âme abîmée de cette jeune femme sortie de l’aristocratie pour atterrir dans des rues peu fréquentables.

« Les hommes flottent entre ciel et terre. Les femmes rampent dans l’herbe, leur corps sali de boue, les narines pleines d’odeurs. La robe n’est pas qu’un simple vêtement, elle fait le lien entre nous et les choses. Comment pouvez-vous n’être qu’un garçon ? Comment pouvez-vous souffrir d’un manque qui sans cesse vous appelle à compléter votre existence dans la multiplication des aventures ? Car une seule femme ne saurait vous satisfaire. Vous les voulez toutes et vous n’en voulez qu’une : celle que vous êtes, que vous cherchez encore et encore partout où les femmes font nombre. »

Le regard du narrateur sur lui-même change doucement, apprendre à être une femme, c’est apprendre avant tout à servir un homme, lui dit-on. Et elle est prête à tout pour y parvenir, sa beauté aidant particulièrement à lui ouvrir des portes. Elle rencontrera le genre humain. L’homme en particulier, qui n’a peur de rien, qui est névrosé par son sexe et ne peut survivre sans un peu d’amour, même lointain et imaginaire. Alors, reniera-t-elle tout ce qu’elle fut dans une vie précédente ou finira-t-elle par redevenir ce que la nature voulait qu’elle soit ?

« Le monde s’offre à hauteur de notre dislocation. J’aime en moi une femme dont je ne saurais dire qu’elle est autre que moi, non par ce voeu que les amants érigent en sentiment fusionnel, mais par ce que cet autre réside dans le moi en part indissociable. Le ver est dans le fruit, ou plutôt cet espoir de faire durer l’arc fulgurant de la connaissance. Je ne suis plus moi, nous sommes deux à te parler. Tu as en face de toi un homme et une femme, c’est un bon point de départ. Je crois être capable d’aller encore plus loin, et le monde, éparpillé comme je le suis, parlera davantage. »

 

Je finis le résumé sur ces quelques mots qui me permettent de parler d’un des thèmes forts de ce roman, à savoir le thème de la religion, de ce dieu tout puissant qui nous aurait fait tel que nous sommes et de la nature face à la liberté. Nous retrouvons beaucoup de discours à base philosophique (et ce n’est pas de la philo de bas étage) très intéressant. C’est un roman absolument fascinant sur le genre, comme on a pu en lire des dizaines l’n dernier. Cependant, celui-ci a quelque chose d’un peu différent. Une langue chantante, une poésie omniprésente, et malgré quelques (grosses) longueurs, on se laisse happé par ce personnage hors du commun, qui se plait à s’appeler le bizarre, et nous suivons avec un plaisir non dissimulé son expérience. 
Le seul point négatif étant ces quelques longueurs dont je parle juste au-dessus. Je souligne également les changements brutaux de situations que j’ai trouvé déstabilisant. Cependant, ce roman demande de la concentration, et peut-être me suis-je laissé emporter à quelques rêveries futiles ou au son d’une mélodie envoutante. 

 

« Vous vous aimez furieusement, aveuglément. Votre démarche le prouve quand vous circulez parmi nous. Le moindre de vos estes est un signe accordé par charité à ceux que vous charmez, mais l’essentiel est ailleurs. Les regards admiratifs jouent le rôle d ce miroir. Vous cherchez chez les autres ce que vous ne pouvez trouver seul, la confirmation que vous êtes la figure aimable, le seul être capable d’embraser votre coeur, chose tellement impossible n’est-ce pas ? »

 

Quoi qu’il en soit, si vous voulez passer un bon moment dans une époque (pas si) révolue, je vous invite à lire et partager ce roman à tendances masochistes bien loin de quelques navets qu’on a pu nous proposer… 
A bon entendeur !

 

Ouvrage classé par l’éditeur comme Littérature, art, OVNI, et disponible aux éditions Le Tripode à partir du 4 Septembre 2014. La couverture reproduit une oeuvre de l’artiste néerlandaise Desiree DOLRON extraite de la série Xteriors.


Debout-Payé, GAUZ

« 14 Juillet (3). Le plus étonnant ne se trouve pas dans la parade de tous ces engins de mort. Le plus étonnant est dans ce public qui l’applaudit. »

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Armand Patrick Gbaka-Brédé, alias GAUZ, nous offre ici un roman étonnant et… détonant !
Rendez-vous dans les grandes enseignes de parfumeries et autres commerces sur les Champs Elysées et à la Bastille.
Le narrateur est fils et petit fils de vigile. Une longue lignée de surveillants, de Debout-Payés. Un métier qui consiste à donner une impression de sécurité, qui semble exclusivement réservé aux noirs à Paris parce qu’ils ont le physique pour ça. Parce qu’ils font peur.

Mais derrière cette carapace qu’on croise sans vraiment regarder se cache un homme. Un homme qui vit debout pour toucher un SMIC, quand il a des papiers et qu’on décide de le payer. On retrace l’histoire des années soixante, avec l’arrivée d’un borgne au gouvernement, jusqu’à l’événement mondial du 11 Septembre qui a bouleverser l’Amérique, mais aussi les quatre autres continents.
Pour retracer cette période de l’histoire, l’auteur nous propose trois époques mythiques : l’âge de bronze, l’âge d’or, et l’âge de plomb. On y voit très clairement une évolution, ou un effondrement des relations France-Afrique, on y sent tous les préjugés, on y croise tous les clichés, du patron qui ne voit que son capital au client simple passant ou à tendance cleptomane…

Derrière un vigile se cache une histoire, une culture et une philosophie. GAUZ nous donne un échantillon, sous forme d’interludes, de pauses, de ce qu’il a pu voir, entendre, et même sentir pendant ses heures de travail.
On y trouve ainsi des pensées, ou des constat de cet acabit :

« RADIO CAMAIEU. C’est la musique difusée à longueur de journée dans le magasin. Avec Radio Camaïeu, en moyenne sur 10 chansons, 7 sont chantées par des femmes, 2 en duo avec un homme, une seule par un homme. A raison de 3 minutes par chansons, soit 20 chansons à l’heure, le vigile tourne à 120 horreurs sonores en 6 heures de vacation. La pause est une grande avancée syndicale. »

On retrouve ici les thèmes chers à GAUZ, lui-même ancien vigile et homme engagé qui s’est battu pour des valeurs comme l’internet libre en Afrique ou consultant à l’OIF.

Nous retrouvons un peu plus loin dans le livre une pensée pour le moins intrigante. L’analyse n’est pas nécessaire, la phrase parle d’elle-même et le ton caustique de l’auteur nous enchante une fois encore :

« TATOUAGES. Sur le cou, son tatouage aux traits fins et précis représente un lotus qui a le même graphisme que « Lotus », la marque de papier hygiénique. Avec sa peau très pâle, c’est un peu comme si elle avait un rouleau de PQ coincé entre la tête et les épaules. »

Mais comme je vous l’ai dit, au-delà de ces passages qui prêtent à sourire tout en se demandant qui ont est par rapport à ces gens-là, GAUZ propose un réel arrêt sur image sur la société française et humaine. C’est une vision à la fois noire et pleine de compassion pour ces pauvres gens que nous sommes. Pour ces pauvres gens qui pensent qu’un vigile ne peut pas connaître le cinéma ou la littérature.
Nous entrons dans une fiction qui n’en est plus une quand le livre se ferme. Nous voyons l’humanité à travers les soldes, la crise et la crainte. Et si tout s’embriquait pour ne former plus qu’un seul bloc ? Et si le problème venait de l’argent, des actionnaires, du capitalisme et de toutes ces boutiques pour riches où une femme se maquille sous son voile avec dans la main un parfum de marque Givenchy qui hurle « Soyons réaliste, demandons l’impossible ».

Dans un monde où tout est contrôlé, où l’achat n’est plus volontaire mais déclenché, où on ne choisit plus mais où on choisit pour nous, GAUZ nous peint une société qui ne cesse de consommer. Une société qui a peur de repartir à l’âge de pierre, une société qui culpabilise d’être… Ou de ne pas être.

Avec une écriture poignante, des thèmes forts et empreints dans une ambiance palpable, GAUZ nous donne la définition du mot Absurde que déjà, au XIXe siècle, Alfred JARRY employait.

Politique, fric, nouvelles technologies, tout y passe. De la jeune qui fait un selfie dans un magasin de fringues pour se voir alors qu’un miroir taille humaine se trouve juste à côté d’elle à l’homme en costard cravate avec un sac à dos et un sac bandoulière qui semble bien parti pour taper un sprint s’il se fait choper… Personne n’est épargné. Et c’est comme cela qu’on arrive à une conclusion qui laisse à réfléchir, et qui nous dit tout simplement :

« DILUTION PIGMENTAIRE. Plus on s’éloigne de Paris, plus la peau des vigiles éclaircit vers le beur. En province, loin, loin dans la France profonde, il y a même des endroits où il paraît qu’il y a des vigiles blancs. »

Prenez ce livre, ne  le lâchez pas. Suivez GAUZ et ses anciens à travers les générations et la vie française dans les grandes boutiques de Paris. Prenez la clé de cet appartement de 16m carré qui semble être un vrai bonheur, mais surtout, n’oubliez pas vos papiers… Sinon, cachez-vous.

Ouvrage disponible aux éditions du Nouvel Attila à partir du 28 Août 2014. 

Le Nouvel Attila est également l’éditeur du magnifique Aujourd’hui l’abîme de Jérôme BACCELLI dans lequel certains sujets se croisent avec l’ouvrage de GAUZ. A bon entendeur !


Village cherche idiot, Michel RIETSCH

« Vous n’êtes pas sans savoir qu’un nouveau paroissien nous est arrivé, un vrai, mais qui fait des choses étonnantes. Certaines de nos paroissiennes, hélas parmi les plus chastes, ont déjà perdu le nord.
Elles doivent se souvenir que l’index de Dieu les avait désignées bien avant qu’un majeur libertin ne leur montre un autre chemin. En vérité je vous le dis, le temps des changements va bouleverser nos coutumes. »

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Quel dommage ! Quelle tristesse, quel désarroi ! Une si bonne idée, un roman qui partait si bien.
Pour être honnête avec vous, je crois que c’est la première fois que je vais au bout d’un roman qui m’ennuie autant. Il fait parti de ceux qu’on n’a pas envie de lâcher parce qu’il nous amuse. Parce qu’il nous touche, qu’il nous émeut. Il est un de ces romans ratés à l’idée géniale.

Beaucoup ont écrit sur l’idiot, et j’en connais une qui vous en parlerait bien, mais Michel RIETSCH a une force de scénario. Sa seule faiblesse, finalement, c’est l’écriture qui ne tient pas en haleine et rend le texte plat.
Si encore le personnage représentait la platitude j’aurais pu le comprendre et y remettre la faute, mais Parfait, le nouvel idiot du village de plouc’, est pétillant, plein de vie. Un vrai de vrai quoi. Un Pignon, mais pas seulement.
Le village de Babelheim en Alsace vient de voir son idiot, Franz, mourir. Il a voulut suivre les oiseaux et en montant sur un pylône électrique il a eu les cheveux frisés.
Branle-bas de combat dans village. Un village sans idiot ne peut être un bon village. Il faut absolument trouver un remplaçant, et pour cela, rien de tel qu’une belle petite annonce dans le journal !
Arrive alors un courrier d’un asile psychiatrique qui propose de leur donner Parfait, le plus grand des idiots qui a un nom pour ça.
Grande joie, la fumée blanche apparaît à la mairie : on a trouvé le nouvel idiot !
Mais lorsque Parfait arrive, avec sa tortue qui renferme tous ses souvenirs, le village va doucement se métamorphoser… Parfait y serait-il pour quelque chose, et ne serait-il pas si idiot qu’il n’y paraît ?

Tout y est ! On a de la religion avec un curé qui a peur de voir sa place disparaître et est prêt à tout pour donner foi aux citoyens, mais aussi de la politique avec un maire niais et naïf. On a évidement des jeunes femmes pleines d’entrain et prêtes à tout pour séduire le beau Parfait, mais aussi des gens qui commencent à se lier contre lui.

Comme celle que je connais bien vous le dirait, le propre de l’idiot est de dénoncer une attitude politique et il trouve souvent des réponses en quelques croyances.
C’est ce qui permet de dire que Michel RIETSCH a bosser son sujet, qu’il aime ce personnage au moins autant que Dostoïevski ou Tarkovski.
C’est aussi ce qui permet de dire que le roman marche malgré la lenteur du texte.

Avec quelques clins d’œil à la religion comme cette fumée blanche qui sort de la mairie lorsque l’idiot est trouvé, ou bien toutes les réflexions politiques et chrétiennes, l’auteur nous propose une belle définition de l’idiot. Quel dommage. Quelle frustration.

Je vous propose tout de même la découverte de ce roman aux intentions merveilleuses et caustiques.

 

Ouvrage disponible aux éditions Presque Lune depuis Décembre 2011.


Le Mont Analogue, une drôle d’ascension !

« […] Prenez un autre type d’enchaînement :
1) le bouledogue est un chien ; 2) les chiens sont des mammifères ; 3) les mammifères sont des vertébrés ; 4) les vertébrés sont des animaux… ; je vais plus loin : les animaux sont des êtres vivants – mais voilà, j’ai déjà oublié le bouledogue ; si je me rappelle « bouledogue », j’oublie « vertébrés »… Dans tous les ordres de successions ou de division logiques, vous constaterez le même phénomène. Voilà pourquoi nous prenons constamment l’accident pour la substance, l’effet pour la cause, le moyen pour la fin, notre bateau pour une habitation permanente, cotre corps ou notre intellect pour nous-même, et nous-même pour une chose éternelle. »

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Le Mont Analogue. Belle invention presque scientifique du grand René DAUMAL.
Invention qui n’en est plus une quand on y croit dur comme fer. Et c’est ainsi que René DAUMAL donne vie à huit personnages en quête d’aventure. Ensemble, ils vont braver les dangers de l’océan pour trouver ce mont qui les rapprochera des nuages.

Le Mont Analogue est une montagne bien plus haute que l’Everest. Seulement nous ne l’avons encore jamais vu… Et savez-vous pourquoi ?
Avec des théories farfelues auxquelles nous nous laissons tenter, l’auteur nous mène en bateau. Et il n’y a aucun doute : le capitaine, c’est lui. On a envie de le suivre, on ne peut s’empêcher de croire en cette féerie… Qui n’en est peut-être pas une.

L’expédition est rudement menée par Pierre SOGOL, un inventeur de choses dites « impossibles », qui s’intéresse à tout ce qui semble saugrenue, sort d’une secte, et donne quelques cours d’escalades de temps en temps pour gagner un peu d’argent. Il est persuadé que le Mont existe, et il pense être le seul, jusqu’à ce qu’il tombe sur l’article de notre narrateur : Théodore. Il décide de lui écrire pour lui proposer l’aventure et sait qu’à deux ils pourront en convaincre d’autres de les accompagner.
Se mêlent alors théorie sociologique et comportementale, philosophie, théologie, absurdités, cynisme et surtout surréalisme pour créer un roman inachevé d’une centaine de pages aux allures de chef-d-oeuvre.

Nous voilà parti pour l’aventure, à la recherche du Mont Analogue et de ses légendes. Bien sûr, toute expédition à son lot de catastrophes… Et chaque personnage à sa personnalité bien rodée. Du médecin à celui qui a un plein garde manger dans le sac à dos en passant par le littérateur poète et la bonne femme qui ne peint que des sommets. Je vous en passe, et des meilleures, pour vous laisser tout loisir de la découverte, et tout plaisir de la lecture.

 
L’écriture est forte, chaque phrase à son sens propre et le sens qu’on peut lui donner. Chaque respiration a son effet, chaque mot est une motivation à aller toujours plus loin.
Ecrit dans les années quarante, ce roman est l’illustration du surréalisme. On est en plein dans cette période de guerre, René DAUMAL est obligé de quitter sa région à cause des origines de sa femme. Ensemble ils se perdent, se comprennent, et s’aiment à l’abris des regards. René DAUMAL apprend rapidement qu’il est malade, et que c’est incurable. Il met prés de cinq ans à écrire ce roman inachevé et nous laisse sur notre faim. Cependant sa pensée perdure par le schéma de son récit qui aurait dû comporter sept chapitres (au lieu de cinq) et ses autres écrits sur le thème de l’alpinisme. Le Mont Analogue semblait lui tenir à cœur depuis longtemps puisqu’il en avait déjà parlé avant de commencer son écriture…

Lire ce chef-d-oeuvre inachevé n’est pas une frustration, mais un réel éclat pétillant qui ouvre plein de portes jamais refermées.
Comme le disait René DAUMAL,

« On ne peut pas rester toujours sur les sommets. Il faut redescendre…
A quoi bon, alors ? Voici : le haut connaît le bas, le bas ne connaît pas le haut. En montant, note bien toutes les difficultés de ton chemin ; tant que tu montes, tu peux les voir. A la descente, tu ne les verras plus, mais tu sauras qu’elles sont là, si tu les as bien observées. 
Il y a un art de se diriger dans les basses régions, par le souvenir de ce qu’on a vu lorsqu’on était plus haut. Quand on ne peut plus voir, on peut du moins encore savoir. »

L’ouvrage est disponible depuis Juin 2006 aux éditions Gallimard collection L’Imaginaire. Publié pour la première fois en 1952, avec son édition définitive en 1981.

Prenez maintenant un collectif Lyonnais. Quelques auteurs BD qui ont l’air de plutôt bien s’entendre. Tous ont lu le Mont Analogue de René DAUMAL et ils décident ensemble de l’exploiter dans leur fanzine, Arbitraire (numéro douze), sous le titre de Le Mont Eugolana !

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Et oui, quand je vous disais qu’un chef-d-oeuvre inachevé ouvrait des portes, vous voyez…

Ensemble, donc, ils ont choisi de créer l’ascension du Mont Analogue en se mettant, tel des OuBaPiens, quelques règles et embûches. Vous imaginez bien que l’ascension n’est pas de tout repos…

Nous voilà parti avec quelques personnages communs à tous et pourtant bien délurés. Nous avons un alpiniste de haut niveau, un secouriste, une psychologue peintre, un cuisinier, un médiateur et un blagueur… Nous retrouvons les personnages de DAUMEL avec un angle plus neuf, plus déjanté.
Ils vont se retrouver face à quelques péripéties de haut-vol, comme par exemple tomber sur un cadavre, un éboulement de la montagne, une agression d’un animal, des plantes rares, une folie qui guette, des changements climatiques…
Tant d’idées piochées au hasard dans un grand chapeau pour donner vie à un texte et une illustration hors du commun. Six auteurs se sont prêtés au jeu pour nous faire découvrir la face obscure du Mont Analogue.
Réussiront-ils à rencontrer Dieu une fois en haut ? Tant de suspens que c’en est insoutenable !

Saluons l’idée géniale de ce fanzine. Le lecteur se retrouve perdu dans des pages au sens de lecture semblable à l’ascension d’une montagne. Tout se lit de bas en haut et de droite à gauche. L’amusement manichéen des auteurs ne manquera pas de vous faire sourire. Une pointe de cynisme, un ton semblable à celui de René DAUMAL et une histoire qui tient la route.

Que demande le peuple ?

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Le regard des princes à Minuit, Erik L’HOMME

<<« Honore et aime toutes les femmes », « Sois bon avec les faibles et fier avec les puissants », « Tu respecteras l’héritage de tes pères ; avec toi marchent ta lignée et ta dignité… », « Médite sur toi et sur qui tu es », « Sois généreux et fiable », « Montre du courage et bataille contre l’injustice »>>

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Ça peut vous paraître un peu lourd ? Et pourtant, c’est les quelques régles qui régissent un bon et preux chevalier. Même au XXIe siècle.
Saviez-vous qu’au Moyen-âge un bachelier n’était autre qu’un jeune garçon qui devenait chevalier ?
Savez-vous que pour devenir chevalier il fallait passer quelques épreuves ?…

Et bien, dans un roman aux tournures philosophiques et surtout sociologiques, Erik L’HOMME nous peint le portrait d’un siècle.

Bienvenu chez vous, jeunes lecteurs. Ici pas de bien séance. On n’aura aucune difficulté à vous traiter tel que vous êtes. On vous mettra face à vos vices et à vos faiblesses.
A travers sept portraits, vous découvrirez la société dans laquelle vous vivez. Des rendez-vous clandestin dans des parkings en pleine nuit, la cathédrale Notre Dame à Paris qui sera escaladée pour fêter son anniversaire, des câbles coupés pour rendre la liberté aux citoyens.
Parce que oui. Nous sommes des esclaves. Des esclaves modernes. Nous ne réfléchissons plus par nous même. On nous dirige, on nous vend nos chaines, et nous les portons le sourire aux lèvres. C’est ainsi que vous découvrirez, avec Erik L’HOMME, les différentes épreuves pour devenir, au XXIe siècle, quelqu’un de loyal, et surtout, quelqu’un de libre.

« – Une librairie qui ferme, Hervé, c’est un phare qui s’éteint, laissant les hommes dériver, s’échouer ou se fracasser contre les récifs d’une époque.
– Tu ne peux pas dire simplement : <<ça me fait mal au coeur de voir cette librairie fermée ?>>
– Je pourrais, mais ça ne serait pas suffisant. Gageons qu’un magasin de vêtements va vite prendre sa place, consacrant le triomphe de l’apparence. Aujourd’hui, tout le monde se ressemble, pense la même chose, dit la même chose, porte les mêmes choses… »

Comme d’habitude, Erik L’HOMME nous enchante avec sa poésie et sa finesse inégalées. On le connait beaucoup pour ses fantaisies ou sa science fiction. Dernièrement avec sa superbe série écrite à quatre mains avec Pierre BOTTERO, A comme Association.
Il revient aujourd’hui avec un roman à couper le souffle. Un roman pour les ados, mais que tout le monde devrait lire. Un roman violent, qui dérange et bouscule les idées préconçues. Un roman que l’on subit par sa criante vérité et qu’on ne peut pas lâcher. On se retrouve face à un miroir, et on se regarde, lamentable participant à l’esclavagisme moderne.

Non de dieu, enfin un roman qui véhicule de vraies idées de façon peu moraliste. Enfin un roman qui met les points sur les I et qui n’a pas peur des mots. Erik L’HOMME, j’ai eu l’impression de l’attendre depuis longtemps, je suis heureux de le découvrir.
Un roman à lire, à offrir, à partager, et à suivre. Un roman qui fout l’adrénaline, qui donne envie de se battre. Un roman incontournable !!!

 

Disponible aux éditions Gallimard depuis Mars 2014. Révoltez-vous pour seulement 7.65€.


Aujourd’hui l’abîme, Jérôme BACCELLI

 » – Tu as peut-être raison, au fond. A Paris, on ne voit jamais plus loin que le bout de son nez. Tous ces murs, ces immeubles qui te bouchent la vue, ça doit nuire, à force. Ça n’est pas naturel. On doit se rétrécir. »

aujourd'hui l'abime

 

Pascal choisit de prendre sa vie en main. Trader réputé, fin connaisseur du logiciel informatique de sa boite, il décide du jour au lendemain de tout plaquer pour traverser l’océan Atlantique… Et Pacifique.
Seul sur son bateau, avec internet qu’il ne peut quitter et sa femme qui fait quelques apparitions, il va se souvenir du passé. De ce qui le constitue. De ce qui nous constitue, et de ce qui a fait l’Histoire.
Face à ce vide, seul avec le cliquetis des vaguelettes sur la coque du bateau, il commence par s’en aller en Antiquité et nous parle des théories des plus grands philosophes, physiciens et précurseurs.
Il s’en va ensuite rapidement vers les thèses Galiléennes. Un grand saut dans le temps qui permet de mieux comprendre une société avec tout le recul qui nous est proposé.
Petit à petit, il remonte jusqu’à l’ère contemporaine. Il remonte jusqu’à Steve JOBS, célèbre créateur de la petite pomme croquée.
Toute son ascension vertigineuse se dirige vers un ultime point : comprendre et expliquer le vide.

Pour nous parler de sa thèse, le narrateur, Pascal, compare les différentes époques avec son métier de trader. Il nous parle du temps passé, du temps gâché, de l’argent qui n’a plus de valeur, qui fait frémir. De l’ordinateur qui est maître de l’Homme, de la cocaïne qui dirige le monde du business, de la pensée collective qui décide de tuer Galilée pour ses thèses qui paraissent insensées. Il nous démontre l’absurdité de l’Homme dont la vie ne tient qu’à un fil. Qu’à un retour en arrière. Qu’à un bug informatique.

Ce terrible récit qui laisse pensif est entrecoupé d’interventions de sa femme, elle-même dans les affaires, dans la même boite, qui se fait persécuté pour tenter de retrouver son mari, perdu au milieu de l’océan dans son bateau. Perdu dans les tempêtes qui le font se sentir vivant.
Elle lui rappelle qui il fut. Qui il est encore pour elle. Qui il est encore pour eux, qui n’ont de cesse de lui demander de revenir.
Elle s’inquiète de savoir comment il dort. Elle s’inquiète de savoir comment il mange. Si le temps n’est pas trop long, le vent pas trop froid…

Dans un monde dirigé par la finance, qui est le plus fort ? L’argent… Ou la liberté ?

 

 » – Pourquoi es-tu parti ? Connais-tu au moins ta destination ?
– Mais qui te dit que je suis parti ? Qui sait si je ne suis pas resté confortablement assis dans mon fauteuil dans un loft du onzième arrondissement, en train de te mener… En bateau ! »

 

C’est un pied de nez que nous fait Jérôme BACCELLI. Il nous met face à nos contradictions et à nos idéaux. Le lecteur se retrouve dans la place inconfortable de celui qui subit. Qui subit non pas le texte. Non pas le personnage, qui subit l’apprentissage de sa propre connaissance et de sa propre bêtise.
Dans ce texte aux allures poétiques, il n’y a cependant à aucun moment le côté moraliste qui gâche tout. Il n’y a pas non plus de leçon à tirer. On ne peut que se contenter de constater et d’appréhender ce qui va arriver.
C’est un texte d’une qualité étonnante qui n’est pourtant pas prétentieux. Il a le pouvoir de nous faire voyager dans l’espace et dans le temps.
Avec une écriture d’une finesse et d’une précision qu’on prend en pleine gueule, vous l’aurez compris, Aujourd’hui l’abîme fait parti de mes gros coups de cœur.

 

Ouvrage disponible aux éditions Le Nouvel Atilla à partir du 6 Mars 2014.