Archives de Catégorie: Littérature étrangère

Encore, Hakan GUNDAY

« La différence entre l’Orient et l’Occident, c’est la Turquie. Nous, c’était là que nous vivions. Cela voulait-il dire que notre pays est un vieux pont entre l’Orient aux pieds nus et l’Occident bien chaussé, sur lequel passe tout ce qui est illégal ? Tout cela me chiffonnait. Et en particulier ces gens que l’on appelle les clandestins… Nous faisions tout notre possible pour qu’ils ne nous restent pas en travers du gosier. Nous avalions notre salive et nous expédions tout le contingent là où il voulait aller… Commerce d’une frontière à l’autre… D’un mur à l’autre. »

Encore

 

C’est ainsi que se résume l’histoire de Gaza, neuf ans, qui vit au bord de la mer Egée. Son père aide les clandestins (surtout Afghans) a traversé la frontière Turque direction la Grèce.

Dans la première parti du livre, alors que Gaza aide depuis déjà longtemps son père, il va se retrouver confronter à la mort dés son plus jeune âge. Lorsqu’il grandira, il va avoir des responsabilités dans le business sale de son père : il aura la garde de la citerne dans laquelle les clandestins sont enfermés; parfois deux jours; parfois deux mois.
L’idée d’installer alors des caméras et un micro pour lui éviter d’aller ouvrir la cage retenant prisonnier les Afghans afin de se rendre compte des dégâts va changer sa vie. Il va rapidement prendre ses aises avec cette technologie le rendant comparable à Dieu, et va alors étudier le cas des clandestins, comme s’ils étaient des rats de laboratoire.

La seconde partie supporte une autre forme de claustrophobie. Enfermé dans l’esprit malade de Gaza, le lecteur évolue avec lui, dans sa folie, dans ses tripes, dans ses délires les plus fous.

« Puisque tout le monde était mort autour de moi, j’allais mourir moi aussi. Je pouvais utiliser mes briquets pour me détruire par le feu. J’allais nous faire tous brûler, en enflammant ceux qui m’entouraient. J’étais assez aveuglé pour croire que j’y parviendrais. Je tirai le paquet de cigarettes qui se trouvait dans ma poche, mais j’étais trop lâche pour passer à l’acte. Je n’avais pas peur de mourir, j’avais peur de brûler. »

Hakan GUNDAY m’a absolument régalé avec ce roman criant d’actualités malgré lui. Ecris il y a déjà deux ans, l’auteur pointe dans le mille les questions qui nous hantent tous tous les jours.
Le roman se compose de questions essentielles sur la liberté humaine, sur les droits, sur la manipulation et la dictature, mais aussi, du fait, sur la démocratie. Comme dans tous ses romans, les fantômes sont très présents et construisent le chemin de fer de ses textes. Entre mysticisme concret et réalité la frontière est faible. Mais les fantômes de Hakan GUNDAY ne sont pas ceux qui hantent les vieilles maisons construites sur un cimetière, ce sont ceux qui permettent de comprendre, d’accepter, ou tout du moins d’essayer d’expliquer des faits présents et concrets.
Le lecteur n’a de cesse de se sentir retranché dans ses questionnements, d’évoluer dans un monde incompréhensible, le monde de Gaza, et de tant d’autres personnes confrontées chaque jour à ces problèmes du monde.

L’écriture est fluide, la passion est forte. L’auteur dénonce sans prendre de gants et augmente la conscience de chacun de ses lecteurs. Prenez le livre, lisez la première phrase, et nous nous retrouvons dans quelques heures, à la dernière page.

Sans aucun doute l’un des auteurs les plus importants de la scène littéraire actuelle.

 

Roman paru aux éditions Galaade en Septembre 2015. Traduit du Turc par Jean DESCAT.

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Capillaria ou le pays des femmes, Frigyes KARINTHY

« Pendant ces longs siècles d’oppression, les hommes travaillaient pour entretenir les femmes et celles-ci, privées de tous les droits, ne pouvaient que s’occuper d’elles-mêmes. Dans cette situation désespérée, leur seule ressource était de profiter des joies de la vie, sans se fatiguer nullement, et de développer a beauté de leur corps. Les hommes avaient un but, une profession, un travail, les femmes étaient obligées de se contenter d’être aimées, adulées et comblées. »

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C’est avec cette verve à la fois ironique et pinçante que Karinthy rend hommage aux femmes. Dans Capillaria ou le pays des femmes, un jeune médecin qui navigue avec quelques marins va être victime d’un naufrage. Alors qu’il pense mourir, il se rend compte qu’il peut respirer sous l’eau et à force de s’enfoncer dans les profondeurs il arrive à Capillaria. Société bien différente de celle qu’il a toujours connue, où les femmes dirigent tout.

Nous entrons alors de plein pied dans un univers loufoque qui dénonce une société encore trop contemporaine. Rappelons que le livre a été écrit en Hongrie en 1926…

Voilà notre héros qui découvre cette société où les bullocks, des poissons aux visages humains (et masculins), travaillent pour les femmes de la société. Ils sont laids, repoussant, et ne réfléchissent plus tellement l’effort leur demande de concentration. Sans cesse, ils construisent des maisons avant de se les faire dérober par les femmes qui les occupent.
Notre héros va rapidement se rendre compte qu’il tombe fou amoureux de la dirigeante des femmes, qui le prenait alors pour une des leur…

Un roman fascinant où chaque mot est choisi, pesé, et a pour but de dénoncer et faire valoir les droits des femmes. A lire absolument, ne serait-ce que pour la qualité exceptionnelle du récit qui nous transporte du premier au dernier mot.

Ouvrage disponible aux Editions de la Différence dans la collection Minos depuis Juin 2014. Traduit du Hongrois par Véronique CHARAIRE et illustré par Stanislao LEPRI.


Le quartier ou « O Bairro », Gonçalo M. TAVARES

Dans ce quartier dont TAVARES dit « Comme le village d’Astérix : « O Bairro », un lieu où l’on tente de résister à l’entrée de la barbarie », et qu’il construit de son imagination et sens l’observation incontestables, le lecteur se fait une joie de croiser des personnages au-delà de toute espérance. A la fin du premier volume (il n’y a pas de sens de lecture), nous pouvons voir le projet fou de l’auteur qui souhaite créer un quartier constitué exclusivement d’auteurs comme S. Beckett, L. Carroll, G. Orwell, H. Melville, A. Wharol et environ une vingtaine d’autres. Un texte mettant en avant une caractéristique très particulière (logique, géométrie…) et des illustrations tout à fait évoquantes, nous apprend à connaître ces personnages selon le point de vue fantaisiste qu’est celui de TAVARES.

Chaque personnage devient très rapidement attachant par quelques détails que l’auteur se fait un plaisir d’amplifier pour notre plus grande joie. Voici un beau florilège…

Monsieur Valéry et  la logique

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Monsieur Valéry pourrait être un cousin éloigné et un peu fou du grand Paul Valéry. Entre TOC et logique, le personnage évolue à travers le quartier en passant aux yeux des autres pour un vrai fou, bien gentil, un peu idiot. Il pourrait d’ailleurs être la définition à lui tout seul de l’idiot du village. Celui qui manque lorsqu’il est absent et dont tout le monde rit lorsqu’il est présent. Celui qui navigue entre stupidité et pur génie pas toujours remarqué.
Avec Monsieur Valéry, l’auteur nous entraîne pour un premier opus dans un esprit décalé où chaque chose a sa place et chaque place a sa chose.

« Monsieur Valéry était un perfectionniste.
Il ne touchait aux choses qui étaient à sa gauche qu’avec la main gauche et aux choses qui étaient à sa droit qu’avec la main droite.
Il disait : 
– Le monde a deux côtés : le droit et le gauche, tout comme le corps ; et l’erreur survient quand quelqu’un touche au côté droit du Monde avec le côté gauche de son corps, et vice versa.
Obéissant scrupuleusement à cette théorie, monsieur Valéry expliquait :
– J’ai divisé ma maison en deux, au moyen d’une ligne. »

Pour vous donner quelques exemples, sachez que Monsieur Valéry est petit. Pour se mettre à niveau et regarder le monde avec des yeux plus critiques, il sautille toute la journée. Ainsi il atteint la taille d’un adulte normal. Vous pouvez aussi vous empiffrer d’absurdité avec son animal de compagnie que personne n’a jamais vu. Il est calme et vit dans une boite (monsieur Valéry ne voudrait pas s’attacher à cette compagnie qui mourra tôt ou tard). Mais ce n’est pas tout, vous pourrez aussi croiser monsieur Valéry dans la rue, avec un chapeau bien enfoncé sur la tête, ou bien même en train de vendre des objets. C’est son métier, il le fait tous les jours pour subvenir à ses besoins, et tout est très calculé : il achète le lendemain ce qu’il vendra avec l’argent qu’il s’est fait la veille, vous me suivez ?)
Pour les autres situations, je vous laisse découvrir ce récit plein de vie, de bonne humeur et de tendresse. Je vous laisse découvrir ce personnage un peu farfelu mais très attachant. Ce monsieur tout le monde qui ne s’attache pas au regard d’autrui, même quand on lui dit qu’il s’est trompé de pieds pour ses chaussures.

La bulle de monsieur Valéry peut être la votre. Entre l’obsession et la logique, il  n’y a qu’un pas. Tiens, par exemple, si on a deux possibilités et qu’on choisit la mauvaise, cela veut-il dire que si on avait choisit l’autre nous aurions eu raison ?

« Le destin, dit finalement monsieur Valéry. C’est le destin dont j’ignore vraiment tout. »

Monsieur Calvino et la promenade

« La mémoire n’était pas un banal entrepôt bourré de vieilleries dont il n’aurait eu la clé. Bien, sans explication, il reprit sa marche.
Il y avait des jours où il sentait effectivement qu’il était un personnage étrange. »

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Nous entrons de plein fouet dans une histoire de rêverie qui ressemble à un conte. Dans son premier rêve, monsieur Calvino se voit dévaler trente étages en sautant par la fenêtre pour récupérer ses chaussures et sa cravate. Il n’a pas vraiment le choix : il est en retard.

L’auteur nous montre une nouvelle facette de son quartier idéal. Ce personnage ne manque pas de fantaisie, certes, mais surtout de poésie. Bien loin de l’idiot monsieur Valéry, nous avons ici un poète, un peu mégalomane, qui pense que chaque problème a sa solution, et surtout que rien n’est dû au hasard. Par exemple si le soleil abîme gravement la couverture des livres, c’est pour pouvoir lire quelques pages en transparence. Monsieur Calvino va alors ouvrir un livre sur un banc et changer de pages tous les jours pour permettre au soleil de lire à sa guise. Mais ne vous méprenez pas, même s’il est loin de monsieur Valéry, monsieur Calvino reste un être attachant qui porte au sourire, parfois pour son pathétisme (comme le chapitre sur son ballon qu’il transporte partout), et souvent pour son ingéniosité (je pense notamment à ses réflexions sur l’univers, l’infini et la solitude).

Gonçalo M. TAVARES nous offre un nouveau portrait, un nouveau voisin un peu particulier même si…

« Il va de soi qu’il ne commettait pas ce genre d’erreurs :
       acheter un billet (très cher) pour entrer dans un endroit où il n’y a plus de place. »

Monsieur Calvino pense beaucoup. Il vit à travers ses idées et ses pensées. Mais il lui arrive d’être interrompu…

« Soudain, cependant, quelqu’un l’interrompit. Lorsque l’on est en train de penser (pensa Calvino), on vous interrompt comme si vous étiez en train de ne rien faire, on s’adresse à vous en vous prenant pour un paresseux. »

Et alors, quelle attitude adopter ?

Un nouveau texte, une nouvelle claque. Gonçalo M. TAVARES ne cesse de m’impressionner.

Monsieur Swedenborg et les investigations géométriques

« L’homme isolé (il a refusé tous les récipients) est cerné par Dieu. »

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Comment lire autre chose que Gonçalo M. TAVARES après un Gonçalo M. TAVARES ?
Sorti en même temps que Un homme : Klaus Klump & La machine de Joseph Walser en France, Gonçalo M. TAVARES nous offre un nouveau portrait tout à fait atypique qui vient se greffer à sa série « O Bairro – Le Quartier », qui, tel un village Gaullois, se bat contre la barbarie.

Dans ce court roman nous pouvons croiser des figures classiques comme Balzac mais aussi le surréalisme de André Breton. Notre personnage, qui navigue au milieu de ces illustres écrivains, va assister à une conférence toute particulière intitulée « Explication d’un vers de Sylvia Plath : <<Je ne suis personne, je n’ai rien à voir avec les explosions>> ». Intitulé qui nous prévient que nous ne lisons pas du Sylvia Plath, mais bien du Gonçalo M. TAVARES, parce que des explosions, il y en a.
Ne pensez pas être dans un roman où l’action prédomine, mais imaginez plutôt le roman qui ouvre votre esprit sur l’étendu d’un infini qui ne cesse de se mordre la queue.
Monsieur Swedenborg, notre personnage si particulièrement passionné de géométrie de la ligne au point, ne semble pas être aller écouter cette conférence qui paraît barbante, mais est là pour rêvasser et poursuivre ses investigations sur la compréhension du monde.

Tournez la page, et entrez le plein pied dans un roman qui ne ressemble à aucun autre. A travers des formes géométriques, Monsieur Swedenborg (parce que j’aimerais tant qu’il existe), va nous faire réfléchir sur la liberté, la solitude, l’amour, la passion, autrui. Il va même nous donner quelques astuces pour ne pas devenir fou, ou bien même éviter la précipitation, observer ce qui nous entoure ou lutter contre la dépression.

Dans ce roman vraiment pas comme les autres, Gonçalo M. TAVARES se plaît à nous faire une démonstration philosophique avec l’aide des mathématiques et de la littérature.

Il s’agit d’une expérience. D’un livre à lire, à relire, à savourer et à partager. Il s’agit d’un chef d’oeuvre à l’accès simple qui mérite qu’on y jette un oeil et qui nous happe jusqu’à la dernière phrase qui n’est que le début d’un prochain roman. Parce que comme le dit l’auteur;

« 1. L’écriture ne suit pas un parcours uniforme
2. Ecrire une ligne dans l’espace…
3. …ce n’est pas écrire
4. C’est le point qui marque le début d’un livre : il apparaît avant la première lettre de la première phrase » 

Alors plongez vous avec délectation dans ce livre qui vous fera sourire, réfléchir, et ne peut pas vous laisser indifférent.

Ouvrages disponible aux éditions Viviane Hamy. Traduit du portugais par Dominique NEDELLEC. Dessins de Rachel CAIANO.


Un homme : Klaus Klump & La machine de Joseph Walser, Gonçalo M. TAVARES

article réalisé pour la revue Pages des libraires

La fée littérature

Le nouveau roman de l’auteur portugais Gonçalo M. Tavares s’ouvre sur une invitation à s’installer confortablement face à un tableau expressionniste abstrait.
Mais la contemplation se trouve bientôt parasitée par une musique dérangeante, inquiétante… presque terrifiante !

 tavares

Klaus Klump, l’un des deux personnages principaux, est éditeur. Incapable de concevoir son métier autrement que comme une mission, un sacerdoce, et convaincu que la littérature peut, et doit, changer le monde, il persiste, en cette période pourtant difficile, à ne publier que des livres qui tentent d’œuvrer à l’amélioration de la société et au perfectionnement de l’homme.
Joseph Walser, second personnage central du récit, est ouvrier dans une grande entreprise appartenant au riche Léo Vast. Chaque jour, depuis des années, il retrouve sa machine, une machine dont la présence semble lui donner beaucoup plus de plaisir que celle de son épouse.
Les parcours de ces protagonistes font l’objet de deux récits parallèles, deux romans en quelque sorte, qui portent chacun leur titre et sont divisés en chapitres autonomes. Mais ces deux récits se juxtaposent sans cesse. Klaus Klump et Joseph Walser habitent la même ville, ils empruntent les mêmes rues, croisent les mêmes personnes, fréquentent les mêmes magasins… Ils aperçoivent aussi les mêmes soldats qui sont censés veiller sur leur sécurité, et entendent siffler les mêmes bombes dans le ciel. Car le pays où vivent les deux hommes est en guerre. Et c’est justement la guerre qui constitue leur unique lien, alors qu’apparemment tout les oppose.
Qui sont-ils ? Klaus Klump appartient à la Résistance. Son récit, tendu, nerveux, comme constamment aux abois, montre un homme qui vit dans l’épouvante. Il est à la merci de la trahison d’un camarade, d’une dénonciation, d’une vengeance… Il a peur. La folie le guette. Toutefois, la façon dont il décrit ses combats contre l’injustice sociale ou le fascisme, est emprunte de poésie, portée par un souffle qui annihile finalement toute terreur.
Joseph Walser, de son côté, se satisfait de sa monotone routine quotidienne. Il en tire un salaire suffisant pour les faire vivre, lui et sa femme, et pour lui permettre de se distraire avec ses amis le samedi soir. Pourtant, à sa manière aussi, la peinture qu’il brosse de son existence a quelque chose d’inquiétant. Joseph Walser parle peu. Il écoute, ne s’énerve jamais, est prêt à toutes les compromissions, toutes les humiliations pour préserver sa petite tranquillité… y compris à baiser les bottes de l’ennemi lorsque celui-ci l’y contraint.
D’une certaine façon, la ville apparaît comme le troisième personnage du roman. Il en émane une odeur de charogne, ses rues sont jonchées de cadavres de chevaux laissés à pourrir, les mouches qui bourdonnent dans l’air n’ont pas le temps d’avoir faim, le désespoir, la faim, la maladie règnent…

Tavares réussit un coup de maître. Car au cœur de ce monde malade, il met en scène deux personnalités qui, en dépit des apparences, malgré l’angoisse, malgré la solitude, apparaissent en définitive comme deux créatures magnifiquement éprises de la vie. « Il n’existe qu’un être véritablement non collectif, non social, comme ils disent. Et cet être n’est pas celui qui s’isole, ce n’est pas celui qui s’enfuit dans la montagne ou la forêt, cet être est celui qui tue les autres, celui qui veut tuer tous les autres pour finalement rester seul, voilà l’être solitaire véritable. », pense Joseph Walser. Tout est dit !


Le nageur dans la mer secrète, William KOTZWINKLE

 » – Vous êtes complètement dilatée, dit l’infirmière. Vous pouvez commencer à pousser quand vous voulez.
Diane hocha la tête au moment précis où une nouvelle contraction se déclenchait. Laski passa derrière elle et la souleva, comme il s’était entraîné à le faire. Il la hissa, et elle tira ses genoux en arrière des deux mains, pour plier les jambes et les écarter, exerçant une pression vers le bas depuis l’intérieur d’elle-même. Laski continua de la soutenir pendant toute la durée de la contraction, puis la laissa lentement redescendre sur le lit.
– Très bien, commenta l’infirmière. Continuez comme ça. »

LE NAGEUR DANS LA MER SECRETE

Vous l’aurez compris, il m’est très difficile de sortir de l’univers et de la plume de KOTZWINKLE. C’est pourquoi j’ai eu envie de vous parler de Le nageur dans la mer secrète aux éditions Actes Sud sans pour autant trop en dire pour respecter le choix de l’éditeur de ne pas mettre de résumé sur la quatrième de couverture.

Bien loin de l’univers de Fan Man ou de L’ours est un écrivain comme les autres, William KOTZWINKLE nous envoie ici dans l’univers très intimiste d’un couple qui s’apprête à avoir un enfant. Diane a des contractions durant la nuit, et le couple va alors tout mettre en oeuvre pour passer un trajet calme et sans encombres malgré la neige et le verglas qui sévissent sur la route.
Laski fait chauffer le moteur de la camionnette, et lorsque tout est prêt, que Diane est bien emmitouflée dans une couverture épaisse, qu’elle arrive à gérer la perte des eaux, ils partent en direction de l’hôpital pour débuter une nouvelle vie. Une vie à trois.

Comme je vous l’ai dit, nous sommes dans un roman intimiste et très réaliste. Immergés pleinement au centre d’un couple à la tendresse à faire pleurer les âmes les plus dures, nous allons suivre une évolution émotionnelle comme je n’en avais encore jamais lue.

Ce roman est paru chez Actes Sud dans une petite collection dont il faut parler autour de vous qui se nomme « les inépuisables » et qui a pour leitmotiv « Des livres destinés aux amateurs de joyaux littéraires ». La collection a pour but de rassembler tous les grands textes des auteurs. Textes que l’éditeur estime ne pas pouvoir se perdre dans les méandres de la production littéraire. Pour cela, une présentation plus soignée, un format différent, un papier épais et costaud… Tout y est pour que l’ouvrage se transmette pendant des siècle.

Que dire de plus sur cet ouvrage à la qualité extraordinaire ? Lisez-le. Il n’y en a pas pour longtemps, et vous vivrez, au-delà d’une lecture particulière, un moment privilégié dans les émotions humaines.

Ouvrage disponible aux éditions Actes Sud dans la collection Les Inépuisables depuis Mars 2014. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jean-Paul GRATIAS.


L’ours est un écrivain comme les autres, William KOTZWINKLE

« – On fera la comparaison avec Hemingway, j’espère que vous n’y voyez pas d’inconvénient. Féru de sport, aventurier, plus grand que nature, l’homme d’action capable aussi de parler d’amour. Vous avez une présence physique fantastique, rien qu’en vous côtoyant je le sens, pas toi Elliot ? Une sorte de vitalité brute ? Pardonnez-moi, Dan, je suis obligée de traiter mes auteurs comme des objets. Vous avez du charisme et je veux capitaliser là-dessus.On insistera sur votre amour des grands espaces mais j’aimerais y ajouter une petite perspective écolo, le côté sacré de la nature, le respect que vous lui vouez. »

l'ours est un ecrivain

Dan Flakes. C’est le nom construit à base de produits qu’on trouve en supermarché que la nouvelle star américaine s’est octroyé. C’est le nom du nouvel écrivain qui fait fureur aux Etats-Unis. Tout le monde se l’arrache, toutes les femmes le désirent. Seulement Dan Flakes, sous son air innocent et un peu niais, cache un véritable secret ; le manuscrit qu’il a remis à son éditeur, il l’a trouvé sous un arbre, volé au grand auteur de best-seller à l’eau de rose, Arthur Bramhall. Mais ce n’est pas tout. Dan Flakes est un ours.

Vous vous doutez qu’un ours n’a que faire de l’argent qui lui est proposé, même si la somme est si indécente qu’elle en ferait pâlir plus d’un. Seulement quand un ours commence à goûter au confort de la vie humaine, il y prend vite du plaisir. Avoir du miel à volonté sans se faire attaquer par des abeilles, pouvoir remplir un chariot de pots de confiture et de quelques paquets de biscuits sans avoir à chasser, avoir à sa disposition tout ce dont il a envie sans faire aucun effort… Car oui, l’ours est paresseux. Il aime danser, chanter, manger et faire la sieste. Et celui-ci ne déroge pas à la règle même s’il redouble d’effort pour paraître le plus humain possible pour ne jamais se faire démasquer et éviter le zoo.

Commence alors l’histoire d’une personnification à mourir de rire. Nous voilà plonger dans l’univers de William KOTZWINKLE de plein fouet, et on en redemande.
L’auteur de Fan Man nous fait passer un moment inoubliable dans la peau d’un ours qui s’est trouvé au bon endroit au bon moment pour devenir ce qu’il devient : une star. On le sait, aux Etats-Unis, la vie se concrétise quand on possède un agent et qu’il réfléchit pour nous. Ici, l’ours y parvient et fait un pied-de-nez à toute l’humanité en quelques phrases. Les femmes accourent pour le rencontrer et son coït est le plus merveilleux que même les plus farouches aient connu.
Cet ours pourrait être l’homme parfait. Seulement William KOTZWINKLE semble nous dire qu’un homme ne peut être parfait, sauf s’il est un ours.

En parallèle, nous suivons le péril de Arthur Bamhall, ancien enseignant reconnu pour ses recherches, qui s’est fait dérober son manuscrit et en souffre beaucoup. La folie le guète à tel point qu’il se prend rapidement pour un ours…  et part vivre dans une grotte tout l’hiver, jusqu’à ce que le printemps réapparaisse et que son estomac crie famine. Le Printemps, la saison des amourettes et du renouveau. Le moment préféré des ours, qui, nous le savons, ne se reproduisent qu’une fois par an.

Vous l’aurez compris, l’auteur nous propose une nouvelle aventure pleine de surprises, de splendeur, de grandeur et surtout d’humour grinçant qui fait réfléchir sur une société ou l’homme n’est qu’un objet pour faire gagner du fric à d’autres. On peut voir dans ce roman une simple loufoquerie propre à l’auteur, ou bien une réelle critique de la société de consommation dans laquelle nous grandissons jours après jours, avec ses difficultés et ses pièges, comme nous le comprenons implicitement page 63 quand on lit à propos de Boykins, agent littéraire dopé au prozac ;

« Ils passèrent devant un énorme Mickey Mouse en vitrine d’un magasin de jouets, et Boykins fut saisi d’un affreux souvenir de lui à Disneyland, alors qu’il avait douze ans, paralysé par le besoin irrépressible de faire une génuflexion chaque fois qu’il voyait Mickey (…) A genoux, intima Mickey à Boykins. Ou un terrible malheur s’abattra sur ton client. »

Rappelons que l’auteur, quant à lui, vit sur une petite île loin du brouhaha américain. Et même si ses romans sont traduits dans le monde entier, il semble garder les pieds sur terre. Juste assez pour nous faire marrer en tout cas.
Soulignons, pour terminer, le choix de la couverture réalisée par Jean LECOINTRE. Elle resplendit au milieu de la rentrée littéraire, donne un nouveau souffle au roman loufoque, et intrigue sans tout dévoiler. Nous reconnaissons tout l’art de l’illustrateur avec une petite pensée pour son ouvrage L’odyssée d’Outis paru aux éditions Thierry MAGNIER.
Il s’agit ici d’un roman que Jean LECOINTRE aurait pu écrire, ou penser, et il est assez rare que la couverture soit si bien réfléchie qu’elle vaille la peine d’être précisée.

Ouvrage disponible aux éditions Cambourakis à partir du 15 Octobre 2014. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Nathalie BRU.


Les groseilles de Novembre, Andrus KIVIRÄHK

« – Peut-être auras-tu tout de même pitié de nous ? dit doucement le granger. Nous aimerions tellement vivre encore un peu.
– A quoi bon ? s’étonna le cochon. Que vaut-elle donc, votre vie ? Vous rodez dans le noir et cambriolez vos voisins, mais vous ne savez rien faire d’autre avec votre butin, que l’enfouir dans la terre, le manger ou le boire à la taverne ! A quoi sert donc la vie, à des gens comme vous ? Qu’avez-vous à regretter ? Rien d’autre que votre propre misère ! Vous devriez vous réjouir d’échapper enfin à cette honte ! »

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Bienvenue en Estonie, dans le monde étrange de Andrus KIVIRÄHK, l’auteur du grand livre de l’année dernière, L’homme qui savait la langue des serpents, aux éditions du Tripode.
Et même s’il y a quelques clins d’oeils à son roman précédent, les deux fables, puisque c’en est une ici aussi, n’ont rien à voir. Nous restons dans les forêts Estoniennes mais ne sommes plus parmi les quelques hommes qui parlent encore la langue des animaux et refusent d’aller au village qui borde les arbres. Nous sommes ce coup-ci dans le village, et chez ces villageois qui vont se perdre dans la forêt quitte à rencontrer le diable…

Nous sommes parmi la paysannerie Estonienne, où le vol, la violence, et parfois l’amour trouvent un refuge et se lient pour fuir les pires maladies.
Ici, c’est à grosses rasades de vodka qu’on fait fuir la malaria. Pour vaincre la peste, il faut ruser et se cacher. Mais la peste a plus d’un tour dans son sac, et elle retrouve toujours la chair fraiche qu’elle cherche dans les villages.

« Elle est arrivée cette nuit dans notre village, reprit Villu sans attendre d’autres questions. Nous n’avons eu le temps de rien faire. J’ai juste réussi à la tromper : j’ai enfilé en vitesse un pantalon sur ma tête et lorsqu’elle est arrivée, elle m’a examiné longtemps et a dit pour finir : <Je n’ai encore jamais vu un humain à deux culs. A tout hasard, il vaut mieux que je ne le prenne pas.> Et elle a passé son chemin. Quant à moi, je me suis enfui dans le marais, j’y suis resté allongé longtemps et j’ai entendu les cris qui venaient du village. »

Cependant, le plus étonnant dans ce roman, ce sont ces petits êtres domestiqués par les hommes. Il s’agit d’objets assemblés les uns avec les autres, qui sont censés représenter une forme plus ou moins humaine. On les appelle les Kratts. Une âme leur est donné contre quelques gouttes de sang au vieux-païen, alias le diable, caché dans les bois. Ces quelques gouttes de sang signent un accord envoyant les signataires tout droit en enfer lorsqu’ils meurent.
Evidement, les villageois, sous leurs airs niais, ne manquent pas d’imagination…

Le décors est posé, mais il ne faut pas oublier d’ajouter à ce village un vieux manoir dans lequel vivent quelques aristocrates avec leurs larbins. Leur grenier est toujours plein de vivres, les femmes y sont belles, mais sont intouchables.

Nous voilà immergé dans un monde fou où chaque personnage a sa particularité. On va de l’alcoolique au régisseur fou d’un amour impossible en passant par le granger terre à terre. On y croise aussi deux vieux prêt à tout pour trouver un peu d’or. Ils marchent, clopin-clopant, à travers bois et fermes, à la recherche d’un peu de richesse pour s’occuper l’esprit. Et ce n’est pas tout, nous avons aussi rendez-vous avec une jeune femme qui se métamorphose à sa guise en louve, une sorcière aux filtres plus que suspects, et tant d’autres figures fortes que je ne pourrais toutes vous les citer.

Et nous plongeons dans ce tourbillon littéraire. Nous nous perdons dans le fil conducteur, entre histoire d’amour et histoires de quartier. Nous nous envolons avec des Kratts qui suivent à la lettre les ordres de leurs maîtres. Nous nous perdons dans une mare fantaisiste qui fait toute la culture Estonienne et qui nous embarque pour un voyage sans retour.

Tous les personnages portés par la plume extraordinaire de Andrus KIVIRÄHK doivent vivre. Tous nous laissent un goût de vérité dans la bouche. Malgré l’ambiance Lynchéenne du roman, on a envie d’y retourner, comme on se replonge dans Twin Peaks, jour après jour, malgré la violence psychique de la série.

« Voyez-moi ça ! grommela-t-elle. Un philtre d’amour ! Je n’en ai pas, mais je peux te donner une recette qui te permettra de le préparer toi-même/ Tu dois prendre de la sueur et des poils sous tes aisselles, les mélanger avec ta merde, et c’est prêt. Tu n’as plus qu’à faire manger ça à la fille et elle tombera amoureuse de toi. »

Ce livre est un petit bijou et un réel moment de bonheur. Entre rire et émotion, entre vulgarité et poésie, Andrus KIVIRÄHK nous fait marcher sur un fil invisible qui nous procure beaucoup de sensations étranges.

Ouvrage disponible aux éditions Le Tripode à partir du 16 Octobre 2014. Roman traduit de l’Estonien par Antoine CHALVIN.