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Le quartier ou « O Bairro », Gonçalo M. TAVARES

Dans ce quartier dont TAVARES dit « Comme le village d’Astérix : « O Bairro », un lieu où l’on tente de résister à l’entrée de la barbarie », et qu’il construit de son imagination et sens l’observation incontestables, le lecteur se fait une joie de croiser des personnages au-delà de toute espérance. A la fin du premier volume (il n’y a pas de sens de lecture), nous pouvons voir le projet fou de l’auteur qui souhaite créer un quartier constitué exclusivement d’auteurs comme S. Beckett, L. Carroll, G. Orwell, H. Melville, A. Wharol et environ une vingtaine d’autres. Un texte mettant en avant une caractéristique très particulière (logique, géométrie…) et des illustrations tout à fait évoquantes, nous apprend à connaître ces personnages selon le point de vue fantaisiste qu’est celui de TAVARES.

Chaque personnage devient très rapidement attachant par quelques détails que l’auteur se fait un plaisir d’amplifier pour notre plus grande joie. Voici un beau florilège…

Monsieur Valéry et  la logique

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Monsieur Valéry pourrait être un cousin éloigné et un peu fou du grand Paul Valéry. Entre TOC et logique, le personnage évolue à travers le quartier en passant aux yeux des autres pour un vrai fou, bien gentil, un peu idiot. Il pourrait d’ailleurs être la définition à lui tout seul de l’idiot du village. Celui qui manque lorsqu’il est absent et dont tout le monde rit lorsqu’il est présent. Celui qui navigue entre stupidité et pur génie pas toujours remarqué.
Avec Monsieur Valéry, l’auteur nous entraîne pour un premier opus dans un esprit décalé où chaque chose a sa place et chaque place a sa chose.

« Monsieur Valéry était un perfectionniste.
Il ne touchait aux choses qui étaient à sa gauche qu’avec la main gauche et aux choses qui étaient à sa droit qu’avec la main droite.
Il disait : 
– Le monde a deux côtés : le droit et le gauche, tout comme le corps ; et l’erreur survient quand quelqu’un touche au côté droit du Monde avec le côté gauche de son corps, et vice versa.
Obéissant scrupuleusement à cette théorie, monsieur Valéry expliquait :
– J’ai divisé ma maison en deux, au moyen d’une ligne. »

Pour vous donner quelques exemples, sachez que Monsieur Valéry est petit. Pour se mettre à niveau et regarder le monde avec des yeux plus critiques, il sautille toute la journée. Ainsi il atteint la taille d’un adulte normal. Vous pouvez aussi vous empiffrer d’absurdité avec son animal de compagnie que personne n’a jamais vu. Il est calme et vit dans une boite (monsieur Valéry ne voudrait pas s’attacher à cette compagnie qui mourra tôt ou tard). Mais ce n’est pas tout, vous pourrez aussi croiser monsieur Valéry dans la rue, avec un chapeau bien enfoncé sur la tête, ou bien même en train de vendre des objets. C’est son métier, il le fait tous les jours pour subvenir à ses besoins, et tout est très calculé : il achète le lendemain ce qu’il vendra avec l’argent qu’il s’est fait la veille, vous me suivez ?)
Pour les autres situations, je vous laisse découvrir ce récit plein de vie, de bonne humeur et de tendresse. Je vous laisse découvrir ce personnage un peu farfelu mais très attachant. Ce monsieur tout le monde qui ne s’attache pas au regard d’autrui, même quand on lui dit qu’il s’est trompé de pieds pour ses chaussures.

La bulle de monsieur Valéry peut être la votre. Entre l’obsession et la logique, il  n’y a qu’un pas. Tiens, par exemple, si on a deux possibilités et qu’on choisit la mauvaise, cela veut-il dire que si on avait choisit l’autre nous aurions eu raison ?

« Le destin, dit finalement monsieur Valéry. C’est le destin dont j’ignore vraiment tout. »

Monsieur Calvino et la promenade

« La mémoire n’était pas un banal entrepôt bourré de vieilleries dont il n’aurait eu la clé. Bien, sans explication, il reprit sa marche.
Il y avait des jours où il sentait effectivement qu’il était un personnage étrange. »

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Nous entrons de plein fouet dans une histoire de rêverie qui ressemble à un conte. Dans son premier rêve, monsieur Calvino se voit dévaler trente étages en sautant par la fenêtre pour récupérer ses chaussures et sa cravate. Il n’a pas vraiment le choix : il est en retard.

L’auteur nous montre une nouvelle facette de son quartier idéal. Ce personnage ne manque pas de fantaisie, certes, mais surtout de poésie. Bien loin de l’idiot monsieur Valéry, nous avons ici un poète, un peu mégalomane, qui pense que chaque problème a sa solution, et surtout que rien n’est dû au hasard. Par exemple si le soleil abîme gravement la couverture des livres, c’est pour pouvoir lire quelques pages en transparence. Monsieur Calvino va alors ouvrir un livre sur un banc et changer de pages tous les jours pour permettre au soleil de lire à sa guise. Mais ne vous méprenez pas, même s’il est loin de monsieur Valéry, monsieur Calvino reste un être attachant qui porte au sourire, parfois pour son pathétisme (comme le chapitre sur son ballon qu’il transporte partout), et souvent pour son ingéniosité (je pense notamment à ses réflexions sur l’univers, l’infini et la solitude).

Gonçalo M. TAVARES nous offre un nouveau portrait, un nouveau voisin un peu particulier même si…

« Il va de soi qu’il ne commettait pas ce genre d’erreurs :
       acheter un billet (très cher) pour entrer dans un endroit où il n’y a plus de place. »

Monsieur Calvino pense beaucoup. Il vit à travers ses idées et ses pensées. Mais il lui arrive d’être interrompu…

« Soudain, cependant, quelqu’un l’interrompit. Lorsque l’on est en train de penser (pensa Calvino), on vous interrompt comme si vous étiez en train de ne rien faire, on s’adresse à vous en vous prenant pour un paresseux. »

Et alors, quelle attitude adopter ?

Un nouveau texte, une nouvelle claque. Gonçalo M. TAVARES ne cesse de m’impressionner.

Monsieur Swedenborg et les investigations géométriques

« L’homme isolé (il a refusé tous les récipients) est cerné par Dieu. »

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Comment lire autre chose que Gonçalo M. TAVARES après un Gonçalo M. TAVARES ?
Sorti en même temps que Un homme : Klaus Klump & La machine de Joseph Walser en France, Gonçalo M. TAVARES nous offre un nouveau portrait tout à fait atypique qui vient se greffer à sa série « O Bairro – Le Quartier », qui, tel un village Gaullois, se bat contre la barbarie.

Dans ce court roman nous pouvons croiser des figures classiques comme Balzac mais aussi le surréalisme de André Breton. Notre personnage, qui navigue au milieu de ces illustres écrivains, va assister à une conférence toute particulière intitulée « Explication d’un vers de Sylvia Plath : <<Je ne suis personne, je n’ai rien à voir avec les explosions>> ». Intitulé qui nous prévient que nous ne lisons pas du Sylvia Plath, mais bien du Gonçalo M. TAVARES, parce que des explosions, il y en a.
Ne pensez pas être dans un roman où l’action prédomine, mais imaginez plutôt le roman qui ouvre votre esprit sur l’étendu d’un infini qui ne cesse de se mordre la queue.
Monsieur Swedenborg, notre personnage si particulièrement passionné de géométrie de la ligne au point, ne semble pas être aller écouter cette conférence qui paraît barbante, mais est là pour rêvasser et poursuivre ses investigations sur la compréhension du monde.

Tournez la page, et entrez le plein pied dans un roman qui ne ressemble à aucun autre. A travers des formes géométriques, Monsieur Swedenborg (parce que j’aimerais tant qu’il existe), va nous faire réfléchir sur la liberté, la solitude, l’amour, la passion, autrui. Il va même nous donner quelques astuces pour ne pas devenir fou, ou bien même éviter la précipitation, observer ce qui nous entoure ou lutter contre la dépression.

Dans ce roman vraiment pas comme les autres, Gonçalo M. TAVARES se plaît à nous faire une démonstration philosophique avec l’aide des mathématiques et de la littérature.

Il s’agit d’une expérience. D’un livre à lire, à relire, à savourer et à partager. Il s’agit d’un chef d’oeuvre à l’accès simple qui mérite qu’on y jette un oeil et qui nous happe jusqu’à la dernière phrase qui n’est que le début d’un prochain roman. Parce que comme le dit l’auteur;

« 1. L’écriture ne suit pas un parcours uniforme
2. Ecrire une ligne dans l’espace…
3. …ce n’est pas écrire
4. C’est le point qui marque le début d’un livre : il apparaît avant la première lettre de la première phrase » 

Alors plongez vous avec délectation dans ce livre qui vous fera sourire, réfléchir, et ne peut pas vous laisser indifférent.

Ouvrages disponible aux éditions Viviane Hamy. Traduit du portugais par Dominique NEDELLEC. Dessins de Rachel CAIANO.

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Un homme : Klaus Klump & La machine de Joseph Walser, Gonçalo M. TAVARES

article réalisé pour la revue Pages des libraires

La fée littérature

Le nouveau roman de l’auteur portugais Gonçalo M. Tavares s’ouvre sur une invitation à s’installer confortablement face à un tableau expressionniste abstrait.
Mais la contemplation se trouve bientôt parasitée par une musique dérangeante, inquiétante… presque terrifiante !

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Klaus Klump, l’un des deux personnages principaux, est éditeur. Incapable de concevoir son métier autrement que comme une mission, un sacerdoce, et convaincu que la littérature peut, et doit, changer le monde, il persiste, en cette période pourtant difficile, à ne publier que des livres qui tentent d’œuvrer à l’amélioration de la société et au perfectionnement de l’homme.
Joseph Walser, second personnage central du récit, est ouvrier dans une grande entreprise appartenant au riche Léo Vast. Chaque jour, depuis des années, il retrouve sa machine, une machine dont la présence semble lui donner beaucoup plus de plaisir que celle de son épouse.
Les parcours de ces protagonistes font l’objet de deux récits parallèles, deux romans en quelque sorte, qui portent chacun leur titre et sont divisés en chapitres autonomes. Mais ces deux récits se juxtaposent sans cesse. Klaus Klump et Joseph Walser habitent la même ville, ils empruntent les mêmes rues, croisent les mêmes personnes, fréquentent les mêmes magasins… Ils aperçoivent aussi les mêmes soldats qui sont censés veiller sur leur sécurité, et entendent siffler les mêmes bombes dans le ciel. Car le pays où vivent les deux hommes est en guerre. Et c’est justement la guerre qui constitue leur unique lien, alors qu’apparemment tout les oppose.
Qui sont-ils ? Klaus Klump appartient à la Résistance. Son récit, tendu, nerveux, comme constamment aux abois, montre un homme qui vit dans l’épouvante. Il est à la merci de la trahison d’un camarade, d’une dénonciation, d’une vengeance… Il a peur. La folie le guette. Toutefois, la façon dont il décrit ses combats contre l’injustice sociale ou le fascisme, est emprunte de poésie, portée par un souffle qui annihile finalement toute terreur.
Joseph Walser, de son côté, se satisfait de sa monotone routine quotidienne. Il en tire un salaire suffisant pour les faire vivre, lui et sa femme, et pour lui permettre de se distraire avec ses amis le samedi soir. Pourtant, à sa manière aussi, la peinture qu’il brosse de son existence a quelque chose d’inquiétant. Joseph Walser parle peu. Il écoute, ne s’énerve jamais, est prêt à toutes les compromissions, toutes les humiliations pour préserver sa petite tranquillité… y compris à baiser les bottes de l’ennemi lorsque celui-ci l’y contraint.
D’une certaine façon, la ville apparaît comme le troisième personnage du roman. Il en émane une odeur de charogne, ses rues sont jonchées de cadavres de chevaux laissés à pourrir, les mouches qui bourdonnent dans l’air n’ont pas le temps d’avoir faim, le désespoir, la faim, la maladie règnent…

Tavares réussit un coup de maître. Car au cœur de ce monde malade, il met en scène deux personnalités qui, en dépit des apparences, malgré l’angoisse, malgré la solitude, apparaissent en définitive comme deux créatures magnifiquement éprises de la vie. « Il n’existe qu’un être véritablement non collectif, non social, comme ils disent. Et cet être n’est pas celui qui s’isole, ce n’est pas celui qui s’enfuit dans la montagne ou la forêt, cet être est celui qui tue les autres, celui qui veut tuer tous les autres pour finalement rester seul, voilà l’être solitaire véritable. », pense Joseph Walser. Tout est dit !


Les groseilles de Novembre, Andrus KIVIRÄHK

« – Peut-être auras-tu tout de même pitié de nous ? dit doucement le granger. Nous aimerions tellement vivre encore un peu.
– A quoi bon ? s’étonna le cochon. Que vaut-elle donc, votre vie ? Vous rodez dans le noir et cambriolez vos voisins, mais vous ne savez rien faire d’autre avec votre butin, que l’enfouir dans la terre, le manger ou le boire à la taverne ! A quoi sert donc la vie, à des gens comme vous ? Qu’avez-vous à regretter ? Rien d’autre que votre propre misère ! Vous devriez vous réjouir d’échapper enfin à cette honte ! »

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Bienvenue en Estonie, dans le monde étrange de Andrus KIVIRÄHK, l’auteur du grand livre de l’année dernière, L’homme qui savait la langue des serpents, aux éditions du Tripode.
Et même s’il y a quelques clins d’oeils à son roman précédent, les deux fables, puisque c’en est une ici aussi, n’ont rien à voir. Nous restons dans les forêts Estoniennes mais ne sommes plus parmi les quelques hommes qui parlent encore la langue des animaux et refusent d’aller au village qui borde les arbres. Nous sommes ce coup-ci dans le village, et chez ces villageois qui vont se perdre dans la forêt quitte à rencontrer le diable…

Nous sommes parmi la paysannerie Estonienne, où le vol, la violence, et parfois l’amour trouvent un refuge et se lient pour fuir les pires maladies.
Ici, c’est à grosses rasades de vodka qu’on fait fuir la malaria. Pour vaincre la peste, il faut ruser et se cacher. Mais la peste a plus d’un tour dans son sac, et elle retrouve toujours la chair fraiche qu’elle cherche dans les villages.

« Elle est arrivée cette nuit dans notre village, reprit Villu sans attendre d’autres questions. Nous n’avons eu le temps de rien faire. J’ai juste réussi à la tromper : j’ai enfilé en vitesse un pantalon sur ma tête et lorsqu’elle est arrivée, elle m’a examiné longtemps et a dit pour finir : <Je n’ai encore jamais vu un humain à deux culs. A tout hasard, il vaut mieux que je ne le prenne pas.> Et elle a passé son chemin. Quant à moi, je me suis enfui dans le marais, j’y suis resté allongé longtemps et j’ai entendu les cris qui venaient du village. »

Cependant, le plus étonnant dans ce roman, ce sont ces petits êtres domestiqués par les hommes. Il s’agit d’objets assemblés les uns avec les autres, qui sont censés représenter une forme plus ou moins humaine. On les appelle les Kratts. Une âme leur est donné contre quelques gouttes de sang au vieux-païen, alias le diable, caché dans les bois. Ces quelques gouttes de sang signent un accord envoyant les signataires tout droit en enfer lorsqu’ils meurent.
Evidement, les villageois, sous leurs airs niais, ne manquent pas d’imagination…

Le décors est posé, mais il ne faut pas oublier d’ajouter à ce village un vieux manoir dans lequel vivent quelques aristocrates avec leurs larbins. Leur grenier est toujours plein de vivres, les femmes y sont belles, mais sont intouchables.

Nous voilà immergé dans un monde fou où chaque personnage a sa particularité. On va de l’alcoolique au régisseur fou d’un amour impossible en passant par le granger terre à terre. On y croise aussi deux vieux prêt à tout pour trouver un peu d’or. Ils marchent, clopin-clopant, à travers bois et fermes, à la recherche d’un peu de richesse pour s’occuper l’esprit. Et ce n’est pas tout, nous avons aussi rendez-vous avec une jeune femme qui se métamorphose à sa guise en louve, une sorcière aux filtres plus que suspects, et tant d’autres figures fortes que je ne pourrais toutes vous les citer.

Et nous plongeons dans ce tourbillon littéraire. Nous nous perdons dans le fil conducteur, entre histoire d’amour et histoires de quartier. Nous nous envolons avec des Kratts qui suivent à la lettre les ordres de leurs maîtres. Nous nous perdons dans une mare fantaisiste qui fait toute la culture Estonienne et qui nous embarque pour un voyage sans retour.

Tous les personnages portés par la plume extraordinaire de Andrus KIVIRÄHK doivent vivre. Tous nous laissent un goût de vérité dans la bouche. Malgré l’ambiance Lynchéenne du roman, on a envie d’y retourner, comme on se replonge dans Twin Peaks, jour après jour, malgré la violence psychique de la série.

« Voyez-moi ça ! grommela-t-elle. Un philtre d’amour ! Je n’en ai pas, mais je peux te donner une recette qui te permettra de le préparer toi-même/ Tu dois prendre de la sueur et des poils sous tes aisselles, les mélanger avec ta merde, et c’est prêt. Tu n’as plus qu’à faire manger ça à la fille et elle tombera amoureuse de toi. »

Ce livre est un petit bijou et un réel moment de bonheur. Entre rire et émotion, entre vulgarité et poésie, Andrus KIVIRÄHK nous fait marcher sur un fil invisible qui nous procure beaucoup de sensations étranges.

Ouvrage disponible aux éditions Le Tripode à partir du 16 Octobre 2014. Roman traduit de l’Estonien par Antoine CHALVIN.


Price, Steve TESICH

« Je mettrais ma main au feu,
Oui, je mettrais ma main au feu
Que tout homme est une île.
Et contrairement à ceux qui disent
Que toujours il étincelle,
Moi, je mettrais ma main au feu
Que le soleil
Parfois ne brûle nulle part.
Et je mettrais ma main au feu,
Bien que nous soyons tous bons à crever,
Qu’un jour un salaud, un pourri
Trouvera le moyen de passer au travers
Et de vivre éternellement
Sans en payer le prix. »


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DanielPRICE est lutteur. et malgré les apparences du premier chapitres nous n’allons pas étudier la testostérone chez les lycéens mais plonger au plus profond de leur âme.

Le livre commence sur un échec. Un échec qui n’en est peut-être pas un puisqu’il semble être voulu. Alors qu’il mène son combat, que le public l’adule dans un silence de mort, Price choisit de se laisser abattre malgré le regard de feu de son entraîneur.

Sur le chemin du retour, Price va nous parler de son quartier, de l’East Chicago, et particulièrement d’un petit quartier où tout semble plus simple : Aberdeen Lane.
C’est ici qu’il voit pour la première fois Rachel. Rachel qui va le construire, qui va le faire grandir, mûrir et se remettre en question.
Ses deux amis, Larry et Billy, à peu prés aussi pommés que lui, vont doucement s’éloigner de son récit pour laisser la place à Rachel et son caractère original qui empêche quiconque de la cerner.
Billy, Larry et Daniel, les trois anciens inséparables, ne se retrouvent plus que pour de grandes questions métaphysiques, malgré eux.

Tiraillés entre la violence, la tristesse, la peur de soi et des sentiments encore jamais explorés, les différents personnages évoluent à travers une ville industrielle où règne un homme au large sourire en haut d’une enseigne où gît le pétrole.
Tantôt dans la folie, tantôt dans le désespoir, ils vont s’accrocher les uns aux autres pour couler ensemble.

Daniel, quant à lui, évolue entre son père très malade atteint d’un cancer et d’une folie passagère et sa mère qui semble effacée et pleines de bonnes intentions. Entre religion, bougies purifiantes et voyance dans du marc de café, elle cherche sa place d’immigrée depuis déjà trop longtemps et semble prête à éclater.

Daniel, pourtant, va trouver la force de vivre un idylle amoureux hors du commun le temps d’un été. Peut-être pour s’éloigner de son quotidien, peut-être parce que ses hormones le travaille. Il part à la recherche de l’île de la tranquillité avec une Rachel tiraillée par David, son père, et Daniel, son amant.
Prêt à tout pour qu’elle montre l’amour qu’elle lui porte, Daniel va jusqu’à se mettre à la poésie et s’inventer des vies pour Rachel.

Vous l’aurez compris, une épée de Damoclès est pendue sur la tête des personnages de Steve TESICH. Ensemble, ils évoluent vers une quête de liberté et de bonheur, mais l’adolescence réserve bien des surprises.

 

« (nous sommes dans le journal intime de Poochini, un chien d’aveugle.) 5 Avril. Il pleut toujours. C’est agréable d’avoir un foyer, un maître, une occupation et un toit au-dessus de ma tête. Mais, je n’arrête pas de me dire, ça doit être agréable aussi de galoper sous la pluie, de m’arrêter sous les arbres, de me secouer et de reprendre ma course.

21 Avril. J’ai vu un chat aujourd’hui. Un matou tout à fait ordinaire. Mais je me suis demandé pourquoi il n’y avait pas de chats d’aveugle. Ne sont-ils pas assez intelligents pour suivre une formation ? Ou peut-être préfèrent-ils ne pas avoir de responsabilités. Trop intelligents, peut-être ? »

 

Il s’agit ici du premier roman de l’auteur de Karoo, publié aux Etats-Unis en 1982 et oublié en France jusqu’à aujourd’hui. Et quelle erreur. Steve TESICH nous renvoie à nos angoisses, à nos fantasmes et à nos images en nous faisant rêver dans un univers bien ancré dans la ville et la technologie.
Avec des sujets qui semblent lui tenir à coeur, l’auteur et scénariste nous propose un texte plein d’émotions et de questionnements. L’emprise des sentiments sur la liberté et la façon de vivre, de voir les choses.
Un roman sur la relation entre un père et son fils, sur le mensonge, et sur l’amour. Un roman qui montre le passage d’adolescent à adulte en une fraction de seconde. Encore un, me direz-vous. Pourtant, celui-ci n’est pas comme les autres. Celui-ci est réel.
Steve TESICH nous offre un second ouvrage, un dernier ouvrage. Et c’est un vrai petit bijou. Un vrai petit deuxième chef-d-oeuvre que je vous incite fortement à lire.

Prenez du plaisir, ouvrez ce livre, et ne l’abandonnez pas. vous risquez d’être surpris par vous-même.

Ouvrage disponible aux éditions Monsieur Toussain Louverture à partir du 22 Août 2014. Traduit de l’Anglais par Jeanine HERISSON.


Humains, Matt HAIG

« Je pense beaucoup, ces derniers temps, à l’endroit d’où nous venons, vous et moi.
Là d’où nous venons, il n’y a pas d’illusions réconfortantes, pas de religions, pas de fiction impossible.
Là d’où nous venons, il n’y a ni amour ni haine. Il y a la pureté de la raison.
Là d’où nous venons, il n’y a pas de crimes passionnels, parce qu’il n’y a pas de passion.

Là d’où nous venons, il n’y a pas de noms, pas de familles vivant ensemble, pas de maris ni d’épouses, pas d’adolescents maussades, pas de fous.
Là d’où nous venons, nous avons résolu le problème de la peur parce que nous avons résolu le problème de la mort. »

humains

C’est ainsi qu’à la façon d’un Gurb sous la plume de Mendoza né un Andrew Martin sous la plume de Matt HAIG. Andrew Martin est un très grand mathématicien qui recherche depuis des années le secret des nombres premiers. Et il n’est ni le seul, ni le premier à vouloir résoudre cette équation difficile. Dans la vie de tous les jours, il est maussade, il ignore sa famille. Il navigue dans sa carcasse de métal entre la maison et la fac où il donne quelques cours. Il a une vie d’adulte qualifiable de rangée et normale. Seulement voilà, il s’apprête à être multi millionnaire.
Andrew Martin a résolu l’énigme des nombres premiers et lorsqu’il la démontrera devant l’humanité entière, il se verra remis un chéque. Seulement Andrex Martin ne connaît pas toutes les répercussions d’un tel apprentissage pour le cerveau humain. C’est pourquoi un groupuscule vivant sur une planète à plusieurs milliards d’années lumières décide d’agir !

Andrew Martin doit mourir. Et c’est un extraterrestre qui va prendre sa place afin d’éliminer tous ceux qui sont au courant de sa découverte.

C’est alors que le roman débute. Et il est fort, il est bon. Un roman qui met le lecteur face à sa condition d’humain. Cet être venu d’ailleurs et qui n’a pas de nom voit toutes les imperfections de l’humanité. Il en a déjà beaucoup entendu parler, mais il ne pensait pas que les humains pouvaient être si laids, et si bêtes.
A tendance philosophique sur la vie, l’univers, et la loyauté, ce roman porte une réelle maturité au genre. Nous nous retrouvons dans le journal d’un extraterrestre qui ne nous aime pas. Qui est prêt à tout pour éliminer la connaissance mathématique et qui est bien plus évolué que nous.

Nous retrouvons dans ce roman, comme préciser plus haut, l’humour de Mendoza avec Sans nouvelles de Gurb. Mais nous retrouvons aussi les thèmes chers à Roland TOPOR et à Roman POLANSKI. Notamment dans le livre Le Locataire Chimérique où un homme, qui pense être manipulé, devient ce qu’il n’est pas malgré lui. Dans une ambiance d’angoisse, entre thriller et anticipation, on retrouve un monde très avancé au coeur même de notre monde contemporain.

 

Un coup de maître de la part de Matt HAIG !

 

Ouvrage disponible aux éditions hélium à partir du 20 Août 2014.


Zoom sur… L’illustrateur Martin JARRIE

« Peintre et illustrateur, Martin JARRIE vit et travaille à Paris depuis 1981. Après un passage par le dessin documentaire, voir hyperréaliste, il a changé de style pour une expression plus libre, plus picturale, influencée à la fois par le surréalisme, les primitifs italiens, l’art brut et l’art contemporain. Il travaille pour la presse, l’édition et la publicité en France et aux Etats-Unis. Dans la presse française on peut voir ses travaux dans Télérama, Le Monde, Libération, Le Nouvel Observateur, La Vie, et dans la presse américaine, Le New Yorker, Bloomberg Magazine, entre autres… Les ouvrages qu’il a illustrés ont été couronnés par de nombreux prix. Deux de ses derniers livres ont reçu la Mention spéciale à la Foire internationale du livre jeunesse de Bologne : Hyacinthe et Rose en 2011 (éditions Thierry Magnier) et Rêveur de cartes en 2013 (éditions Gallimard jeunesse). » nous disent les éditions Bayard.

 

J’ai pour ma part décider de vous parler de Martin JARRIE suite à la découverte de son travail pour le livre CD Pierre et le loup et le jazz où la musique, fidèle à celle de Prokofiev, vient du groupe The Amazing Keystone Big Band.

L’eau à la bouche, je me suis intéressé de prés à son travail encore disponible et souhaite aujourd’hui vous parler, si vous avez un peu de temps, de cinq de ses ouvrages. Et nous commençons immédiatement avec le conte si connu que je n’en citerai aucune phrase…

Pierre et le loup et le jazz. 

Nous avons tous en tête cette magnifique musique classique qui siffle quand nous pensons à Pierre et le loup. Prokofiev a achevé un chef-d-oeuvre musical et littéraire en mettant le point final, en 1936, au célèbre conte Russe.

pierre loup
Aujourd’hui, The Amazing Keystone Big Band, chouette groupe de jazz à l’énergie débordante, choisit de reprendre cet intouchable à sa sauce. Et quelle sauce !
Nous retrouvons ainsi un Pierre qui n’est plus représenté par le quatuor à cordes mais par la section de cordes (piano, contrebasse, guitare), un oiseau qui qui garde sa flûte traversière mais est complété par les trompettes, un canard qui devient saxophone soprano au lieu de hautbois, un loup qui passe des cors aux trombones…
Bref, un Pierre et le loup avec les instruments du groupe. Les instruments du jazz. L’esprit du jazz, et la musique du compositeur Russe.

Tout cela a pour but de remplir un objectif : faire découvrir aux enfants et aux novices le jazz à travers un conte qu’on connait tous. La découverte des instruments, la puissance de la musique et des sonorités… Et nous pouvons dire que la mission est accomplie !

Ce CD est accompagné d’un livre qui reprend le conte de façon écrite et adaptée pour les enfants. Les illustrations sortent tout droit de l’imagination de Martin JARRIE et proposent une version colorée et crayonnée du conte où la forme géométrique fait penser au cubisme.

Un album aux éditions Chants du Monde à ne louper sous aucun prétexte pour les amoureux du graphisme et du jazz !

 

Mais il est temps de continuer notre présentation…

Fables de La Fontaine.

Et pour continuer, je vais m’intéresser à la toute dernière parution signée Martin JARRIE !
Est sortie il y a quelques jours sa version des Fables de La Fontaine ! Il n’a absolument pas touché au texte, mais comme tout bon illustrateur, il se doit d’illustrer ces courts récits que nous avons tous en tête.
Et nous pouvons le dire : enfin une illustration originale pour ces fables ! Nous sommes dans le contemporain, dans le code barre, dans l’ustensile, dans l’humour.
fablesC’est ainsi que nous pouvons croiser une mouche avec son mode d’emploi de conduite (Le coche et la mouche), un poisson dans une poêle à frire (Le petit poisson et le pêcheur), un lion qui fait de la peinture (Le lion abattu par l’homme), une grenouille gonflée à l’hélium (La grenouille qui veut se faire aussi grosse que le boeuf) ou bien encore un geai avec une crête très colorée (Le geai paré des plumes du paon).

Un livre très réussi qui est fait dans un respect absolu et manifestement une humilité exemplaire. Nous retrouvons à la fin de l’ouvrage une biographie qui ressemble à un hymne de Jean de La Fontaine et celle qui ouvre cet article pour Martin JARRIE.
Une autre grande force de cette version, c’est qu’elle propose un glossaire complet, efficace, pratique et simple des mots compliqués du siècle fabuleux…

Il est l’heure de revoir vos classiques avec des étoiles dans les yeux !  Et nous remercions les éditions Bayard Jeunesse et Benoît MARCHON qui propose cette anthologie de textes.

 

Partons vers de nouvelles contrées et rendez-vous dans vos rêves les plus fous, les plus beaux, et qui semblent les plus lointains Rendez-vous dans…

 

Au bout du compte.

Entre rêve et féerie, entre science et fantaisie, nous retrouvons le monde de Régis LEJONC illustré par Martin JARRIE.
Nous retrouvons dans cet album un personnage touchant, troublant, qui nous propose une aventure un peu folle mais sincère. Bienvenue dans un monde où nous pouvons modeler les nuages, un monde où les corbeaux sont presque humains, un monde où un arbre n’est que le résultat d’une graine, un monde où deux mâles se disputent une femelle…au bout du compte

C’est le dur retour à la réalité auquel il faut échapper. Il finira par arriver, il finit toujours par arriver. Mais peut-être existes-t-il une solution pour y accéder encore, et encore, et encore ?

Avec un texte court mais à la poésie foudroyante, un accompagnement illustré tel que celui de Martin JARRIE est le bienvenu.
Nous sommes ici plus dans un mouvement surréaliste, voir ubuesque. Des personnages qui semblent perdus, des corbeaux qui coassent, des flocons à l’allure d’une fête triste…
Une sensation de solitude heureuse se manifeste, de nostalgie, de désir de liberté. Le texte et l’illustration s’accouplent à merveille, et pourtant à eux seuls ils représentent une poésie. C’est un coup de maître pour ces deux professionnels, et il a lieu aux éditions du Rouergue ! Courez, sautez, partez. La lune ne bougera pas, et il sera toujours aussi difficile de l’attraper. A moins que… ?

 

Retournons vers des contrées plus terre à terre avec…

 

L’alphabet fabuleux de Martin JARRIE.

Un livre qu’il a écrit seul. De A à Z. Un abécédaire simple et drôle aux allures de blagues.
Un mot, une définition. Nous retrouvons ici son côté documentariste qui l’a quitté depuis quelques temps. Mais aussi son côté pinçant-rire qui n’a de cesse de nous émoustiller.
alphabet fabuleuxNous retrouvons donc une double page par lettre. La page de gauche sert à
la définition d’un mot alors que celle de droite est consacrée à l’illustration de ce dernier.
Vous me suivez ?
Nous avons par exemple pour commencer la lettre A qui représente un arbre (à droite) et donne la définition suivante : « grand végétal ligneux dont la tige ne porte de branches qu’à partir d’une certaine hauteur au-dessus du sol. » à gauche.
Et nous retrouvons ainsi quelques informations pratique, comme le fait qu’une bicyclette n’ait qu’une roue motrice derrière, que l’écumoire sert à écumer, la fabrique à fabriquer, le jardin à jardiner, où même qu’une ligne est une figure dont un fil très fin donne l’image. Nous allons évidement jusqu’au Zeppelin qui est ce ballon volant à la carcasse métallique en passant par le Serpent qui est un reptile sans pied.

Et vous savez ce qui est vraiment génial ? C’est que ces définitions viennent de dictionnaires de renom tel que le Robert, le Larousse, et le Littré.

De plus, chaque illustration est différente et représente  parfaitement l’objet défini. Nous sommes ainsi souvent dans le second degré, comme avec l’Hélice ou les Yeux.

Un ouvrage merveilleux à ne pas louper ! Et il est aux éditions Gallimard jeunesse !

 

Allez, terminons en beauté avec le grand Hyacinthe et Rose dont la réputation n’est plus à faire.

 

Hyacinthe et Rose.

L’histoire est celle d’un adulte qui raconte comment il percevait sa famille, et particulièrement ses grands-parents lorsqu’il était enfant. Pour cet album, Martin JARRIE a illustré le texte splendide de François MOREL.

Hyacinthe et Rose se sont aimé un jour. Le petit garçon en est sûr. Sinon ils hyacinthe et rosen’auraient pas eu tant d’enfants, qui eux-même avaient eu des enfants. Seulement aujourd’hui tout semble les séparés. L’un est coco et ne veut pas entendre parler de religion tandis que l’autre est proche du curé qui ne cesse de la complimenter. Tout les éloigne, hormis les fleurs.
Et les fleurs, c’est ce dont se souvient le plus leur petit fils. C’est d’elles que tout a démarrer. Et la vie de ses grands-parents pourraient être contée à travers les fleurs, leurs senteurs, et leur tendresse.

C’est ainsi qu’on accède à un texte bouleversant où l’émotion a une place importante. Nous voyageons à travers le jardin visuel et secret de Hyacinthe et Rose. Nous entrons dans leur intimité, dans leurs fêlures, dans leurs pensées.
Et nous apprenons ainsi à reconnaître les bienfaits des fleurs, mais aussi leurs revers, les poisons à éviter. Nous découvrons les peurs et tracas d’un jeune garçon qui voit le visage de son grand-père disparaître derrière un bouquet de marguerite, les blessures causées par la maladresse d’une grand-mère qui ne connaît que trop bien les différentes variétés.
Nous nous promenons, au grès des mots, au grès des couleurs, des senteurs. Nous ressentons les souffrances et les joies, et nous admirons les fleurs grâce à la qualité de reproduction de l’illustrateur.
Des tulipes, des pavots, des Dahlias, des Crocus, des Oeillets… Toutes sont présentes, parsemées de ci de là de quelques fleurs imaginaires.

Un voyage en pleine nature vous est proposé par les auteurs et les éditions Thierry Magnier. J’espère que vous saurez y répondre favorablement.

 

 

Vous l’aurez compris, Martin JARRIE touche à différents mouvements littéraires, picturaux, et culturels. Tous les ouvrages qu’il a illustré, même l’abécédaire, sont accessible autant aux enfants qu’aux adultes ou aux ados.
Pourtant, quand vous croisez une illustration de Martin JARRIE, vous savez que c’est lui. Sa signature est sa patte, et rien que pour ce travail formidable, il a le mérite d’être connu.

 
Si vous n’en aviez encore jamais entendu parler, découvrez-le, ainsi que les auteurs, artistes, musiciens qui l’accompagnent et qui lui ont fait confiance. Ça vaut le détour.

 


Le Mont Analogue, une drôle d’ascension !

« […] Prenez un autre type d’enchaînement :
1) le bouledogue est un chien ; 2) les chiens sont des mammifères ; 3) les mammifères sont des vertébrés ; 4) les vertébrés sont des animaux… ; je vais plus loin : les animaux sont des êtres vivants – mais voilà, j’ai déjà oublié le bouledogue ; si je me rappelle « bouledogue », j’oublie « vertébrés »… Dans tous les ordres de successions ou de division logiques, vous constaterez le même phénomène. Voilà pourquoi nous prenons constamment l’accident pour la substance, l’effet pour la cause, le moyen pour la fin, notre bateau pour une habitation permanente, cotre corps ou notre intellect pour nous-même, et nous-même pour une chose éternelle. »

mont analogue

Le Mont Analogue. Belle invention presque scientifique du grand René DAUMAL.
Invention qui n’en est plus une quand on y croit dur comme fer. Et c’est ainsi que René DAUMAL donne vie à huit personnages en quête d’aventure. Ensemble, ils vont braver les dangers de l’océan pour trouver ce mont qui les rapprochera des nuages.

Le Mont Analogue est une montagne bien plus haute que l’Everest. Seulement nous ne l’avons encore jamais vu… Et savez-vous pourquoi ?
Avec des théories farfelues auxquelles nous nous laissons tenter, l’auteur nous mène en bateau. Et il n’y a aucun doute : le capitaine, c’est lui. On a envie de le suivre, on ne peut s’empêcher de croire en cette féerie… Qui n’en est peut-être pas une.

L’expédition est rudement menée par Pierre SOGOL, un inventeur de choses dites « impossibles », qui s’intéresse à tout ce qui semble saugrenue, sort d’une secte, et donne quelques cours d’escalades de temps en temps pour gagner un peu d’argent. Il est persuadé que le Mont existe, et il pense être le seul, jusqu’à ce qu’il tombe sur l’article de notre narrateur : Théodore. Il décide de lui écrire pour lui proposer l’aventure et sait qu’à deux ils pourront en convaincre d’autres de les accompagner.
Se mêlent alors théorie sociologique et comportementale, philosophie, théologie, absurdités, cynisme et surtout surréalisme pour créer un roman inachevé d’une centaine de pages aux allures de chef-d-oeuvre.

Nous voilà parti pour l’aventure, à la recherche du Mont Analogue et de ses légendes. Bien sûr, toute expédition à son lot de catastrophes… Et chaque personnage à sa personnalité bien rodée. Du médecin à celui qui a un plein garde manger dans le sac à dos en passant par le littérateur poète et la bonne femme qui ne peint que des sommets. Je vous en passe, et des meilleures, pour vous laisser tout loisir de la découverte, et tout plaisir de la lecture.

 
L’écriture est forte, chaque phrase à son sens propre et le sens qu’on peut lui donner. Chaque respiration a son effet, chaque mot est une motivation à aller toujours plus loin.
Ecrit dans les années quarante, ce roman est l’illustration du surréalisme. On est en plein dans cette période de guerre, René DAUMAL est obligé de quitter sa région à cause des origines de sa femme. Ensemble ils se perdent, se comprennent, et s’aiment à l’abris des regards. René DAUMAL apprend rapidement qu’il est malade, et que c’est incurable. Il met prés de cinq ans à écrire ce roman inachevé et nous laisse sur notre faim. Cependant sa pensée perdure par le schéma de son récit qui aurait dû comporter sept chapitres (au lieu de cinq) et ses autres écrits sur le thème de l’alpinisme. Le Mont Analogue semblait lui tenir à cœur depuis longtemps puisqu’il en avait déjà parlé avant de commencer son écriture…

Lire ce chef-d-oeuvre inachevé n’est pas une frustration, mais un réel éclat pétillant qui ouvre plein de portes jamais refermées.
Comme le disait René DAUMAL,

« On ne peut pas rester toujours sur les sommets. Il faut redescendre…
A quoi bon, alors ? Voici : le haut connaît le bas, le bas ne connaît pas le haut. En montant, note bien toutes les difficultés de ton chemin ; tant que tu montes, tu peux les voir. A la descente, tu ne les verras plus, mais tu sauras qu’elles sont là, si tu les as bien observées. 
Il y a un art de se diriger dans les basses régions, par le souvenir de ce qu’on a vu lorsqu’on était plus haut. Quand on ne peut plus voir, on peut du moins encore savoir. »

L’ouvrage est disponible depuis Juin 2006 aux éditions Gallimard collection L’Imaginaire. Publié pour la première fois en 1952, avec son édition définitive en 1981.

Prenez maintenant un collectif Lyonnais. Quelques auteurs BD qui ont l’air de plutôt bien s’entendre. Tous ont lu le Mont Analogue de René DAUMAL et ils décident ensemble de l’exploiter dans leur fanzine, Arbitraire (numéro douze), sous le titre de Le Mont Eugolana !

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Et oui, quand je vous disais qu’un chef-d-oeuvre inachevé ouvrait des portes, vous voyez…

Ensemble, donc, ils ont choisi de créer l’ascension du Mont Analogue en se mettant, tel des OuBaPiens, quelques règles et embûches. Vous imaginez bien que l’ascension n’est pas de tout repos…

Nous voilà parti avec quelques personnages communs à tous et pourtant bien délurés. Nous avons un alpiniste de haut niveau, un secouriste, une psychologue peintre, un cuisinier, un médiateur et un blagueur… Nous retrouvons les personnages de DAUMEL avec un angle plus neuf, plus déjanté.
Ils vont se retrouver face à quelques péripéties de haut-vol, comme par exemple tomber sur un cadavre, un éboulement de la montagne, une agression d’un animal, des plantes rares, une folie qui guette, des changements climatiques…
Tant d’idées piochées au hasard dans un grand chapeau pour donner vie à un texte et une illustration hors du commun. Six auteurs se sont prêtés au jeu pour nous faire découvrir la face obscure du Mont Analogue.
Réussiront-ils à rencontrer Dieu une fois en haut ? Tant de suspens que c’en est insoutenable !

Saluons l’idée géniale de ce fanzine. Le lecteur se retrouve perdu dans des pages au sens de lecture semblable à l’ascension d’une montagne. Tout se lit de bas en haut et de droite à gauche. L’amusement manichéen des auteurs ne manquera pas de vous faire sourire. Une pointe de cynisme, un ton semblable à celui de René DAUMAL et une histoire qui tient la route.

Que demande le peuple ?

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