Archives d’Auteur: Antoine

À propos de Antoine

Libraire dans l’Isère.

Encore, Hakan GUNDAY

« La différence entre l’Orient et l’Occident, c’est la Turquie. Nous, c’était là que nous vivions. Cela voulait-il dire que notre pays est un vieux pont entre l’Orient aux pieds nus et l’Occident bien chaussé, sur lequel passe tout ce qui est illégal ? Tout cela me chiffonnait. Et en particulier ces gens que l’on appelle les clandestins… Nous faisions tout notre possible pour qu’ils ne nous restent pas en travers du gosier. Nous avalions notre salive et nous expédions tout le contingent là où il voulait aller… Commerce d’une frontière à l’autre… D’un mur à l’autre. »

Encore

 

C’est ainsi que se résume l’histoire de Gaza, neuf ans, qui vit au bord de la mer Egée. Son père aide les clandestins (surtout Afghans) a traversé la frontière Turque direction la Grèce.

Dans la première parti du livre, alors que Gaza aide depuis déjà longtemps son père, il va se retrouver confronter à la mort dés son plus jeune âge. Lorsqu’il grandira, il va avoir des responsabilités dans le business sale de son père : il aura la garde de la citerne dans laquelle les clandestins sont enfermés; parfois deux jours; parfois deux mois.
L’idée d’installer alors des caméras et un micro pour lui éviter d’aller ouvrir la cage retenant prisonnier les Afghans afin de se rendre compte des dégâts va changer sa vie. Il va rapidement prendre ses aises avec cette technologie le rendant comparable à Dieu, et va alors étudier le cas des clandestins, comme s’ils étaient des rats de laboratoire.

La seconde partie supporte une autre forme de claustrophobie. Enfermé dans l’esprit malade de Gaza, le lecteur évolue avec lui, dans sa folie, dans ses tripes, dans ses délires les plus fous.

« Puisque tout le monde était mort autour de moi, j’allais mourir moi aussi. Je pouvais utiliser mes briquets pour me détruire par le feu. J’allais nous faire tous brûler, en enflammant ceux qui m’entouraient. J’étais assez aveuglé pour croire que j’y parviendrais. Je tirai le paquet de cigarettes qui se trouvait dans ma poche, mais j’étais trop lâche pour passer à l’acte. Je n’avais pas peur de mourir, j’avais peur de brûler. »

Hakan GUNDAY m’a absolument régalé avec ce roman criant d’actualités malgré lui. Ecris il y a déjà deux ans, l’auteur pointe dans le mille les questions qui nous hantent tous tous les jours.
Le roman se compose de questions essentielles sur la liberté humaine, sur les droits, sur la manipulation et la dictature, mais aussi, du fait, sur la démocratie. Comme dans tous ses romans, les fantômes sont très présents et construisent le chemin de fer de ses textes. Entre mysticisme concret et réalité la frontière est faible. Mais les fantômes de Hakan GUNDAY ne sont pas ceux qui hantent les vieilles maisons construites sur un cimetière, ce sont ceux qui permettent de comprendre, d’accepter, ou tout du moins d’essayer d’expliquer des faits présents et concrets.
Le lecteur n’a de cesse de se sentir retranché dans ses questionnements, d’évoluer dans un monde incompréhensible, le monde de Gaza, et de tant d’autres personnes confrontées chaque jour à ces problèmes du monde.

L’écriture est fluide, la passion est forte. L’auteur dénonce sans prendre de gants et augmente la conscience de chacun de ses lecteurs. Prenez le livre, lisez la première phrase, et nous nous retrouvons dans quelques heures, à la dernière page.

Sans aucun doute l’un des auteurs les plus importants de la scène littéraire actuelle.

 

Roman paru aux éditions Galaade en Septembre 2015. Traduit du Turc par Jean DESCAT.


Tétraméron, José Carlos SOMOZA

« M. Formes la scrute du regard en faisant la grimace. Son visage n’a jamais semblé aussi faux à la jeune fille, semblable à celui d’une marionnette. Pour une raison quelconque, elle n’en est pas effrayée.
– La veste, dit enfin le type. Qu’elle ôte sa veste.
– D’abord, elle va servir le vin, dis l’Evêque en faisant un signe. »

9782330039035FS

José Carlos SOMOZA nous transporte dans le monde du récit, de la fable, du conte, à travers les yeux d’une jeune fille de douze ans, tout juste pubère, qui découvre les changements de son corps en même temps que le lecteur.
Alors qu’elle part en voyage scolaire avec les bonnes soeurs, elle se sent mise à l’écart, a l’impression de n’être qu’une âme errante qu’on ne regarde pas, qu’on n’aperçoit pas. Elle va alors trouver une porte, la porte qui va changer sa vie. Voilà. Soledad a la main sur la poignée. De l’autre côté, le monde s’arrête, les quatre protagonistes, assis autour d’une table comme s’ils jouaient aux cartes, cessent de conter pour se concentrer sur cette étrange créature qui change le tétra en une unité de cinq personnes.
Chaque personnage prend alors un visage effrayant, anxiogène, mais que la poésie de José Carlos SOMOZA rend particulièrement beau et illuminé. Chacun va raconter à son tour deux contes et demander à la jeune fille ce qu’elle en pense, on la retrouve cependant en pleine traversée du désert. Chaque conte fait échos à un passage de sa vie ou à des pensées personnelles… Et tout devient plus sombre, dans cette cave à une table et quatre chaises.

José Carlos SOMOZA réussi un coup de maître avec ce roman qu’on ne peut pas commencer sans le terminer. Il n’y a aucune échappatoire, aucune possibilité de faire un retour en arrière.
Alors marchons entre les lignes, et prenons garde à ne pas nous blesser dans la puissance poétique du maître espagnol.

Roman paru aux éditions Actes Sud et traduit par Marianne MILLON.


Quelques auteurs de Quais du polar…

Cette année encore le festival Quais du polar ne va pas manquer de vous faire frissonner !

Voici quelques une de mes lectures, et mes chroniques pour la revue Page des libraires.

Le chemin s’arrête là, Pascal DESSAINT – Rivages / Thriller

le chemin s arretera la.inddC’est dans un No man’s land de la côté nordique que nous emmène Pascal Dessaint avec ce nouveau roman. Des portraits aussi inquiétants qu’atypiques vous attendent, aux abords des dunes où la pêche, en plus d’être une passion, est une méthode de survie. Il semble résonner en nous la désormais célèbre réplique du commandant Van der Weyden dans la série P’tit Quinquin de Bruno Dumont : « Nous sommes au cœur du mal, Carpentier ! » Au sein de cette nature polluée par les usines, au beau milieu des blockhaus en ruine, des meurtres sont commis, sans que le moindre cri ne trouble le silence des environs, qu’enveloppent les épaisses fumées crachées par les énormes cheminées de la centrale nucléaire. Ici, malgré l’apparition d’un inspecteur, il n’y a pas d’enquête. Ce sont les habitants qui font leurs propres lois, édictent leurs propres règles. Les rancœurs s’accumulent au fil des cinq tableaux qui composent le roman.

L’écriture franche et directe de Pascal Dessaint fait planer sur cette parcelle de terre une ambiance froide, où les cadavres rencontrent l’inceste et où Tarkovski aurait pu planter le décor de son chef-d’œuvre Stalker. Préparez-vous à une immersion en terre inconnue. Sans aucune fantaisie.

Sara la noire, Gianni PIROZZI – Rivages / noirs

Gianni Pirozzi compose un roman où se mêlent la corruption qui règne au sein de la sara la noireprotection civile, une peinture des quartiers populaires sous la loi des armes, où les taxis ne s’aventurent plus, où la drogue se deal devant des portes d’immeuble tenues par des vendeurs qui sautillent pour se réchauffer. C’est aussi et surtout un roman sur un flic pommé, toujours prêt à s’en jeter un derrière la cravate et qui semble ne pas connaître le sentiment de culpabilité. Dans un Paris noir, où la testostérone, la came et la prostitution occupent la première place, nous suivons l’épopée de Guillermo, insigne sur la poitrine, qui ne se remet pas d’une affaire vieille de plusieurs années, à l’époque où il était en poste en Camargue, région de la Vierge noire, protectrice des gitans. Il s’est aujourd’hui amouraché d’une jeune et belle Marocaine, à qui il a enseigné l’héroïne et les passes dans une chambre miteuse du dix-huitième arrondissement. Ce qu’il ne sait pas encore, c’est qu’il marche sur les plates-bandes d’une fine équipe qui voudra l’éliminer coûte que coûte.

Bienvenu dans un roman qui piétine allègrement le politiquement correct. Sara la noire est librement inspiré d’une nouvelle de Marc Villard, au titre évocateur : « Entrée du diable dans Barbèsville ».

Nid de vipères, Edyr AUGUSTO – Asphalte

nids de vipèresOubliez la douceur des plages de sable fin du Brésil. Edyr Augusto nous fait entrer de plain-pied dans la noirceur d’un pays corrompu jusqu’à la moelle. L’intrigue se déroule à Castanhal, où une grosse huile du commerce de la drogue tabasse à mort le propriétaire d’une scierie, afin de le forcer à lui céder son affaire… non sans avoir préalablement violé sa femme sous le regard terrorisé de leurs enfants. Si Fred est parvenu à surmonter le traumatisme en partant s’installer à New York, Isabella, en revanche, prépare soigneusement sa vengeance. Le bourreau de ses parents est désormais gouverneur de la région. À force de manœuvre, elle a réussi à gagner sa confiance…

Ceux qui ont déjà transpiré à la lecture des précédents romans de Edyr Augusto, stupéfaits par la violence qui s’y déploie, seront surpris par le contraste. Même si certains passages sont gratinés, Nid de vipère est globalement moins brutal que ce à quoi nous avait habitué l’auteur. Ici, la violence se manifeste à travers la peinture d’une société corrompue et soumise à la loi du plus fort. La bande son du roman, composée spécialement pour les éditions Asphalte, est une vraie réussite. Remarquons aussi la qualité de la traduction de Diniz Galhos.


Le passage du diable, Anne FINE

« Il me revient brusquement un souvenir : j’étais tout petit et je rampais sur le palier lorsque je vis, par une porte entrouverte, ma mère à genoux en train de prier. Du fond de ma mémoire montait le son étouffé de sa voix suppliante demandant au Seigneur de protéger son cher petit Daniel et son oncle Se…
Il me manquait la fin du prénom. »

passage du diable

Daniel, un jeune adolescent, n’a jamais vu l’extérieur, n’a jamais rencontré personne, et n’a jamais connu sa famille, si tant est qu’il en ait une. Il ne connait du monde et de la vie que sa pauvre mère, qu’il voit coudre au chevet de son lit, inlassablement, afin de payer ses dettes. Il ne connait comme lieu et odeur que celle de sa chambre, parce qu’il est, paraît-il, bien malade depuis son plus jeune âge.
La seule occupation qui lui est donnée, outre quelques livres poussiéreux, est une vieille maison de poupées avec quelques figurines a qui Daniel donne vie et avec qui il apprend les relations humaines.
Mais un jour, alors que sa vie est un long fleuve tranquille, une pierre va être jetée à l’eau. Le Dr Marlow, médecin de la bourgade dans laquelle il vit, va apparaître et menacé son existence future de ne plus ressembler en rien à celle passée. Nous entrons alors dans un monde inquiétant à la fantaisie qui paraît bien trop réelle.

Anne FINE, avec ce roman, arrive à mettre son lecteur dans une position inconfortable. Brinquebalé de révélations en soupçons, avancer dans le livre n’est qu’une fuite vers l’inconnu. Pour les esprits les plus vifs et assoiffés de compréhension rapide, quelques indices sont disséminés, mais aucune certitude ne semble possible.
Anne FINE, auteur qui a su être si drôle avec son chat assassin, prend tout à coup un aspect inquiétant où folie, schizophrénie et magie ont une place centrale dans un roman absolument passionnant.
Entre ambiances Hitchockienne et Lynchéennes, avec des références cinématographiques qui rendent son roman absolument parfait pour l’image, l’auteur a sans aucun doute frappé un coup de génie dans le monde de l’imaginaire. Et même si elle n’a pas inventé grand chose mais s’est sensiblement inspirée de certaines scènes de films, son écriture charmeuse rend le lecteur frénétique au contact des pages qui se tournent.

Livre disponible aux éditions L’Ecole des loisirs dans la collection Médium depuis Janvier 2014. Traduit de l’anglais par Dominique KUGLER.


Capillaria ou le pays des femmes, Frigyes KARINTHY

« Pendant ces longs siècles d’oppression, les hommes travaillaient pour entretenir les femmes et celles-ci, privées de tous les droits, ne pouvaient que s’occuper d’elles-mêmes. Dans cette situation désespérée, leur seule ressource était de profiter des joies de la vie, sans se fatiguer nullement, et de développer a beauté de leur corps. Les hommes avaient un but, une profession, un travail, les femmes étaient obligées de se contenter d’être aimées, adulées et comblées. »

9782729121099FS

C’est avec cette verve à la fois ironique et pinçante que Karinthy rend hommage aux femmes. Dans Capillaria ou le pays des femmes, un jeune médecin qui navigue avec quelques marins va être victime d’un naufrage. Alors qu’il pense mourir, il se rend compte qu’il peut respirer sous l’eau et à force de s’enfoncer dans les profondeurs il arrive à Capillaria. Société bien différente de celle qu’il a toujours connue, où les femmes dirigent tout.

Nous entrons alors de plein pied dans un univers loufoque qui dénonce une société encore trop contemporaine. Rappelons que le livre a été écrit en Hongrie en 1926…

Voilà notre héros qui découvre cette société où les bullocks, des poissons aux visages humains (et masculins), travaillent pour les femmes de la société. Ils sont laids, repoussant, et ne réfléchissent plus tellement l’effort leur demande de concentration. Sans cesse, ils construisent des maisons avant de se les faire dérober par les femmes qui les occupent.
Notre héros va rapidement se rendre compte qu’il tombe fou amoureux de la dirigeante des femmes, qui le prenait alors pour une des leur…

Un roman fascinant où chaque mot est choisi, pesé, et a pour but de dénoncer et faire valoir les droits des femmes. A lire absolument, ne serait-ce que pour la qualité exceptionnelle du récit qui nous transporte du premier au dernier mot.

Ouvrage disponible aux Editions de la Différence dans la collection Minos depuis Juin 2014. Traduit du Hongrois par Véronique CHARAIRE et illustré par Stanislao LEPRI.


Buvard, Julia KERNINON

« Ca faisait déjà une semaine que je vivais chez Caroline. Tous les jours, je téléphonais à Piet, pour lui dire que j’allais rester ici encore un petit peu plus longtemps que prévu. »

9782812606168FS

Buvard : papier non collé propre à absorber l’encre fraîche ; feuille de de ce papier.

Pourtant, dans ce premier roman de Julia KERNINON, le narrateur semble être devenu lui-même le buvard des imperfections de Caroline, grande écrivain fictive qui fait pâlir et rêver le monde littéraire. Elle ne donne plus d’interview depuis longtemps, et pourtant elle décide de se confier cette fois-là. Et cette confession dure des heures, des jours, des semaines.
Lou, le narrateur, se prend au jeu assez rapidement. Lui-même passionné de littérature, le choix d’interviewer la grande Caroline est venu assez naturellement. Son petit ami, Piet, ne cesse de l’encourager tout en lui rappelant que l’auteur est « quelqu’un ». Et c’est peu dire. Lou ira même certains moments jusqu’à penser qu’il aurait dû s’en tenir à cette simple phrase.

Entre tensions de la vie commune et coeurs qui s’enflamment, les deux protagonistes semblent mener une valse lente qui, leur rappelant leurs passés tumultueux, les fait vivre le cauchemar du souvenir.

Un premier roman tout à fait réussi et prometteur, qui se lit avec facilité et quelques hauts le coeur. Quand rien ne prédestine deux acteurs de la vie à se retrouver face à face, tout peut aller de travers, et quand la locomotive est lancée, il est difficile de l’arrêter. Un vrai petit plaisir de lecture.
Il s’agit d’un livre sur le combat d’une vie, mais aussi et surtout sur les troubles d’un écrivain qui vacille parfois entre le cliché et la réalité.

Ouvrage disponible aux éditions du Rouergue, dan la collection La Brune, depuis Janvier 2014.


Topor, dessinateur de presse

Vous connaissez tous ma passion invétérée pour cet auteur hors du commun. Page des libraires m’a proposé de parler du dernier ouvrage à lui rendre hommage. Voilà l’article :

9791090875258-874c5

Nous connaissons Roland Topor comme auteur, dramaturge, créateur du mouvement Panique (avec notamment Jodorowski), ou même comme scénariste. Et on nous propose aujourd’hui de découvrir ses talents d’illustrateur de presse dans un recueil remarquable. À l’heure où l’exposition Sade bat son plein, laissez-vous transporter dans ce livre qui rend hommage au directeur artistique du film Le Marquis, réalisé par Henri Xhonneux. L’hommage est rendu par des textes d’Alexandre Devaux, des interviews et une préface de Jacques Vallet. Tournez frénétiquement les pages et entrez de plain-pied dans le monde du bizarre, que réinventait sans cesse Roland Topor dans les périodiques Hara Kiri, Le Fou parle, ou Le Nouvel Observateur et Libération. Cet illustrateur doté d’un irréductible esprit révolutionnaire, ce contestataire génial, a évolué pendant des années parmi d’autres frondeurs d’exception, comme Willem, Bretécher, Gébé, etc. Son talent a traversé les frontières. On le célèbre en Italie et jusqu’aux États-Unis. « Chat-lut », l’artiste !

Ouvrage disponible aux éditions Les cahiers dessinés depuis Octobre 2014. Texte de Alexandre DEVAUX, préface de Jacques VALLET.


Le dernier lendemain, Ryand David JAHN

Article réalisé pour la revue Page des libraires.

Quelque chose de pourri

Ryan David Jahn sévit de nouveau avec un polar qui contracte les muscles et emporte le lecteur dans une spirale infernale. « Les montres peuvent-ils être à la fois tendre et inhumains ? » C’est la question que pose l’auteur dans ce roman aux rebondissements incessants.

le dernier lendemain

Après nous avoir fait trembler sur la nature humaine avec De bons voisins, puis nous avoir emmené sur la route accompagné d’armes lourdes avec Emergency 911, Ryan David Jahn nous traîne de force dans l’Amérique du début des années 1950. Le roman commence sur un acte qui oscille entre terreur et courage : un enfant tue son beau-père qui le maltraite d’une balle dans le crâne. Malgré ses précautions pour déguiser son meurtre, la police va rapidement l’inculper. Commence alors un roman choral où flics corrompus et truands s’affrontent autour d’une histoire rocambolesque. Comme il le démontrait déjà dans Emergency 911, l’auteur maîtrise à la perfection l’art du dialogue, la science du rythme et de l’adrénaline. Pas une seconde de répit pour le malheureux lecteur. Avec ses intrigues très finement ciselées et ses personnages haut en couleur, Ryan David Jahn tisse une aventure dont il est impossible de se détacher. Un suspense aux petits oignons, une enquête menée tambour battant et un lecteur ferré dès les premières phrases. « Il va falloir que tu t’accroches. Que tu t’accroches et que tu fasses attention. » Le ton est donné. Un coup de maître pour cet auteur qui nous offre son polar le plus abouti.

Ouvrage disponible aux éditions Actes Sud depuis Novembre 2014. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Vincent HUGON.


Zoom sur les éditions Le Genévrier !

La maison d’édition Le Genévrier est destinée à la jeunesse et à la curiosité. Nous allons voir qu’ils publient des contes classiques mais pas seulement…
Leur réputation est surtout dû à leur collection Caldecott ! Qu’est-ce que la collection Caldecott ? Nul ne vous l’expliquerait mieux qu’eux, alors voilà :

« Décernée chaque année depuis 1938 par l’Association des bibliothécaires américains pour la jeunesse, la Caldecott Medal « honore l’artiste qui a créé l’album pour enfant le plus remarquable » publié au cours des douze mois précédents […] L’objet de la présente collection, fruit d’une rigoureuse sélection limitant l’ensemble à quelque 50 albums, est de constituer une anthologie patrimoniale de la production de livres d’images venus d’Outre-Atlantique. Le tout, hommage graphique oblige, dans le respect le plus rigoureux de la pagination, du format, de la reliure et de la jaquette de l’édition originale. »

genevrier

Et nous commençons la présentation avec une nouveauté toute fraîche venue tout droit du Japon !
Le texte a été adapté par Margaret HODGES et illustré par Blair LENT. Adaptation de l’américain par Catherine BONHOMME.

La grande vague (cet album fait parti de la collection Caldecott)

Ojiisan vit avec son petit fils, Tada, au sommet d’une île qui compte environ quatre cents âmes. Le grand-père a vocation de sage et vit de sa rentre de riz, tout comme l’ensemble du village. Il est respecté, tant par ses pairs que par son descendant, et ce conte court va nous prouver toute sa bravoure et sa connaissance du monde.

Alors que la journée est étrangement calme, l’homme sent venir un tremblement de terre. Petite secousse, pas de quoi s’affoler, au Japon, nous y sommes habitués. Cependant cette fois, la mer qui borde l’île se retire de quelques mètres, laissant béat tous les habitants qui se ruent sur la plage mouillée et salie. Ojiisan se souvient alors d’une histoire que son propre grand-père lui avait raconté. Il n’avait encore jamais vécu aussi grosse catastrophe que le tsunami qui se prépare, mais sa rapidité d’esprit va lui permettre de sauver son village, ou du moins ceux qui y vivent.

Malgré la tension palpable dans ce conte, l’auteur a réussi à le tendre vers une ambiance de sécurité et de calme. Le sage semble veiller sur tout ce qui l’entoure, coûte que coûte, et à ses côtés nous nous sentons comme un enfant dans les bras de sa mère.
Une exquise douceur qui n’est pas liée à celle de l’océan nous envahi pour donner une leçon d’humilité et de vie. Alors que tout le monde le croit fou à lier, le vieux Ojiisan est seul à savoir qu’il fait une bonne action, mais pas pour longtemps, car le lecteur est rapidement mit dans la confidence.
Il y a dans ces quelques lignes l’histoire de l’humanité et surtout la philosophie qu’on doit au bouddhistes.
Les illustrations qui accompagnent ce texte, par leurs contrastes et leurs mouvements, semblent peser sur nos épaules. L’eau y est représentée avec des couleurs froides contraires à celles de la terre, plus ocre. L’illustrateur s’est d’ailleurs vu décerné un prix pour son travail remarquable.

la grande vague

Allez, nous continuons notre petite présentation par un grand classique que vous connaissez tous : Blanche Neige !

Le texte est celui des frères Grimm (oublions Disney cinq minutes !), et les illustrations, nous les devons à Sara qui a une technique toute particulière…

Blancheneige (en un seul mot)

Vous le savez, Blancheneige est la plus belle du royaume, et sa tante, jalouse, décide de la faire tuer. Pour cela elle demande au chasseur d’aller la meurtrir dans la forêt et de ramener, en preuve de sa mort, son coeur. Le chasseur n’arrivant pas à passer à l’acte décide de lui laisser la vie sauve et va tuer un porc pour lui prendre son coeur et le donner à la reine. Mais c’est sans compter le miroir, mon beau miroir, qui continue de lui dire que la plus belle reste Blancheneige.
C’est alors que la reine décide d’utiliser tous les stratagèmes les plus farfelus pour tuer la beauté incarnée. Elle va alors incarner une sorcière et lui lacer ses chaussure tellement fort que la pauvre Blancheneige va étouffer et mourir jusqu’à l’arrivée de ses fidèles nains chez qui elle a élue domicile, mais la sorcière a plus d’un tour dans son sac ! Et avant d’arriver à la célèbre pomme, elle va lui confectionner un peigne empoisonné.
Mais comme vous le savez, il n’y a pas de secrets, Blancheneige finira par succomber à la friandise et en mourra. Seulement dans le conte des frères Grimm, même si c’est un prince qui la réveille, il n’y va pas d’un simple baiser. La chute est bien plus réfléchie et malicieuse, et si vous souhaitez la découvrir, jetez-vous sur ce conte.

Et je vous conseille en particulier ce conte aux éditions du Genévrier. Pourquoi ? Pour les magnifiques illustrations en papiers découpés de Sara. Blancheneige n’a jamais été si blanche, la reine n’a jamais été si belle, et les nains n’ont jamais été si petits, puisqu’on ne fait que les imaginer par de simples rappels de la part de l’illustratrice. Des chaises par-ci, des lits par-là… Tout n’est que déduction et imagination. On entre de plein fouet dans un conte vieux de plusieurs siècles comme s’il avait été écrit hier, et on en redemande !

blancheneige

Allez, continuons maintenant avec une nouvelle nouveauté ! Amateurs de légumes qui rendent aimables, méfiez vous…Aaron REYNOLDS et Peter BROWN vont vous faire faire des cauchemars dans le remarquable…

Menace orange (fait parti de la collection Caldecott) L’ouvrage est adapté de l’américain par Gaël RENAN.

Rien de tel pour un lapin (ici Jasper) que de manger des carottes! Alors quand en plus elles sont gratuites et que c’est les meilleures de la contrée… C’est absolument royal !
Grosses et croquantes, les carottes du Champ des Sauterelles sont vraiment un régal.
Cependant voilà, les carottes n’aimaient pas beaucoup être dérangées et un jour, alors que Jasper rentrait chez lui repu, elles décidèrent de le suivre… Puis Jasper s’en rendit compte. Alors il fut impossible de dormir, elles hantaient ses rêves et il était sûr de les voir avant d’aller se coucher. Même la raison de sa mère et les vérifications de son père (sous le lit, dans le placard, dans le tiroir) n’y changèrent rien. Jasper était persécutait. Du moins le pensait-il.
Et à travers ce cauchemar, notre bon petit héros à oreilles longues, va permettre à vos enfants de limiter leurs terreurs nocturnes, voir d’en rire. Jasper va trouver une magnifique façon bien à lui de se débarrasser de ses cauchemars, et il n’hésite pas à nous la livrer. C’est alors qu’une chute inattendue et drolatique ravira vos zygomatiques.

Un texte prenant, une illustration moderne et originale bien qu’un peu sombres. On se croirait par moments dans un vieux Sin City où seule la couleur (orange ici) apparaît pour angoisser le lecteur et surtout le personnage. Mais ces petits détails qui passent volontiers de carotte à tronçonneuse où à canette de soda, ou bien même qui se transforment en rideaux sont là pour nous enchanter et nous envoyer tout droit dans le monde enfantin du rêve et de l’imagination.

Alors, êtes-vous prêt à embarquer pour un retour en enfance ? Vous ne regretterez pas le voyage !

menace orange

Continuons notre voyage au coeur des éditions du Genévrier avec un peu de poésie. Embarquons ensemble au fin fond des vers de Blaise CENDRARS illustrés par Marcia BROWN pour un voyage dans l’univers des ombres et des chamans.

La féticheuse (fait parti de la collection Caldecott)

Voici l’histoire de l’ombre. L’ombre qui hante les forêts et n’hésite pas à se placer dans le dos des conteurs, autour des feux de joies, pour leur rappeler qu’ils ne sont que matière. L’ombre, qui sera là tant que le feu brûlera, ondulera sur l’herbe et les sols piétinés. Celle-ci même qui nous constitue et nous accompagne tous, celle-ci même qui s’agrandit quand le soleil décline pour s’endormir lorsqu’il disparaît et nous laisser seuls, face à nous même.

C’est de cette ombre que nous parle Blaise CENDRARS avec ses quelques vers illustrés avec la force colorée de Marcia BROWN. Nous nous retrouvons dans une Afrique où le chamanisme a élu domicile, où l’incantation est quotidienne, et où l’ombre pose beaucoup de questions.

Que dire e plus, si ce n’est que ce texte est sûrement l’un des plus réussi de Blaise CENDRARS et que c’est un réel plaisir que de l’avoir en jeunesse sous ce format là ?

la feticheuse

Notre petite promenade au coeur des éditions Le Genévrier s’achéve ici. Vous pouvez cependant toujours vous rendre sur leur site fort intéressant, y retrouver le catalogue, les nouveautés, les collections, et quelques petits bonus, comme par exemple la démonstration d’une illustration en live… ! C’est par ici : http://genevrier.fr/index.asp


Au Nord par une montagne, au Sud par un lac, à l’Ouest par des chemins, à l’Est par un cours d’eau, Laszlo KRASZNAHORKAI

« Il avait un objectif précis, la chose pour laquelle il s’infligeait tant de souffrances sur ce chemin escarpé et dangereux devait de toute évidence être très importante, et l’effort monstrueux qu’il fournissait montrait qu’il atteindrait son objectif. »

9782916589541FS

La messe est dite, les dés sont lancés et on s’en tient au destin.
Dans ce roman merveilleux qui se rapproche du conte philosophique bien loin de l’alchimie portugaise, nous retrouvons le petit fils du prince Genji, mystérieux homme parti à la recherche de la beauté absolue.
Au beau milieu des montagnes japonaises, notre héros va parcourir monts et veaux à la recherche d’un jardin aux allures d’Eden dont il a pris connaissance dans le livre des cent plus beaux jardins. Tous paraissaient magnifiques et magnifiés, mais celui-ci attira son attention. Il avait la centième position et paraissait avoir quelques vertus sur la conscience humaine. Le problème est qu’il n’a été découvert que très rarement et qu’aucun homme n’a parlé de la façon de s’y rendre. Le sort de ce pauvre homme semble scellé, alors qu’il agonise à moitié dans son ascension, lorsqu’il tombe sur un mystérieux temple qui va bouleverser son aventure et ouvrir ses chakras.

« Il (le monastère) avait été érigé en haut du versant Sud de la montagne, afin d’être protégé au Nord, Nors-Est, par le sommet, des dangers et menaces qui traditionnellement venaient de cette direction, au Sud, s’étendait conformément aux prescriptions un lac, même si la jungle des maisons, cheminées, toitures, poteaux télégraphiques, lignes électriques et autre antennes le rendait invisible, à l’Est coulait le Kamo, à l’Ouest se trouvaient les chemins d’accés, et, comme il se devait, plusieurs voies menaient au monastère, toutes exclusivement partant de l’Ouest, de même que l’unique orientation possible depuis le monastère était la direction Ouest, en résumé, la configuration du site répondait pleinement aux quatre grandes prescriptions : être protégé au Nord par une montagne, au Sud par un lac, à l’Ouest par des chemins, à l’Est par un cours d’eau. »

L’auteur contemporain Laszlo KRASZNAHORKAI que certains s’amusent à quelifier d’inaccessible, nous offre ici une simple poésie en prose qui rend hommage au conte, à la philosophie, au bouddhisme et à l’art japonais.
Bien loin du haïku en trois vers, nous entrons ici de plein fouet dans un univers de douceur et de tendresse où même le feuillage offre le silence.
Il s’agit pourtant, nous pouvons le dire, d’un roman d’aventure. Mais oubliez les épées et les pirates, on embarque simplement dans un monde de contemplation et d’admiration du monde. Et voilà qui fait du bien.

Laszlo KRASZNAHORKAI nous fait goûter sa plume de maître avec une délectation sans bornes. Il est de ces rares auteurs capables de faire durer une simple phrase sur cinq ou six pages… Et qu’elle soit compréhensible, qu’elle ait un sens, une tension qui monte, crescendo, jusqu’à sa chute inévitable. Il sait attiser la curiosité du lecteur et le titiller aux points sensibles pour le rendre frénétique au contact des pages et des mots.

Pour ce qui est du récit, il est entrecoupé du passé, de la création de la littérature, et de différentes documentations romancées. On retrouve ainsi pas mal d’informations sur les théories bouddhistes, sur les pratiques du zen, sur les débuts de l’imprimerie et de la reliure… C’est à dévorer sans faim et sans peine.
Comme vous le savez peut-être, KRASZNAHORKAI collabore depuis quelques années avec le réalisateur Hongrois Béla TARR qui a adapté plusieurs de ses ouvrages. Celui-ci ne semble pourtant pas l’être, alors qui s’y lance ? Armez-vous, il y aura quelques plans séquences de vingt minutes, mais ils vous feront chialer. Promis, juré.

Ouvrage disponible aux éditions Cambourakis depuis Septembre 2010. Roman traduit du hongrois par Joëlle DUFEUILLY.