Archives mensuelles : mars 2015

Tétraméron, José Carlos SOMOZA

« M. Formes la scrute du regard en faisant la grimace. Son visage n’a jamais semblé aussi faux à la jeune fille, semblable à celui d’une marionnette. Pour une raison quelconque, elle n’en est pas effrayée.
– La veste, dit enfin le type. Qu’elle ôte sa veste.
– D’abord, elle va servir le vin, dis l’Evêque en faisant un signe. »

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José Carlos SOMOZA nous transporte dans le monde du récit, de la fable, du conte, à travers les yeux d’une jeune fille de douze ans, tout juste pubère, qui découvre les changements de son corps en même temps que le lecteur.
Alors qu’elle part en voyage scolaire avec les bonnes soeurs, elle se sent mise à l’écart, a l’impression de n’être qu’une âme errante qu’on ne regarde pas, qu’on n’aperçoit pas. Elle va alors trouver une porte, la porte qui va changer sa vie. Voilà. Soledad a la main sur la poignée. De l’autre côté, le monde s’arrête, les quatre protagonistes, assis autour d’une table comme s’ils jouaient aux cartes, cessent de conter pour se concentrer sur cette étrange créature qui change le tétra en une unité de cinq personnes.
Chaque personnage prend alors un visage effrayant, anxiogène, mais que la poésie de José Carlos SOMOZA rend particulièrement beau et illuminé. Chacun va raconter à son tour deux contes et demander à la jeune fille ce qu’elle en pense, on la retrouve cependant en pleine traversée du désert. Chaque conte fait échos à un passage de sa vie ou à des pensées personnelles… Et tout devient plus sombre, dans cette cave à une table et quatre chaises.

José Carlos SOMOZA réussi un coup de maître avec ce roman qu’on ne peut pas commencer sans le terminer. Il n’y a aucune échappatoire, aucune possibilité de faire un retour en arrière.
Alors marchons entre les lignes, et prenons garde à ne pas nous blesser dans la puissance poétique du maître espagnol.

Roman paru aux éditions Actes Sud et traduit par Marianne MILLON.


Quelques auteurs de Quais du polar…

Cette année encore le festival Quais du polar ne va pas manquer de vous faire frissonner !

Voici quelques une de mes lectures, et mes chroniques pour la revue Page des libraires.

Le chemin s’arrête là, Pascal DESSAINT – Rivages / Thriller

le chemin s arretera la.inddC’est dans un No man’s land de la côté nordique que nous emmène Pascal Dessaint avec ce nouveau roman. Des portraits aussi inquiétants qu’atypiques vous attendent, aux abords des dunes où la pêche, en plus d’être une passion, est une méthode de survie. Il semble résonner en nous la désormais célèbre réplique du commandant Van der Weyden dans la série P’tit Quinquin de Bruno Dumont : « Nous sommes au cœur du mal, Carpentier ! » Au sein de cette nature polluée par les usines, au beau milieu des blockhaus en ruine, des meurtres sont commis, sans que le moindre cri ne trouble le silence des environs, qu’enveloppent les épaisses fumées crachées par les énormes cheminées de la centrale nucléaire. Ici, malgré l’apparition d’un inspecteur, il n’y a pas d’enquête. Ce sont les habitants qui font leurs propres lois, édictent leurs propres règles. Les rancœurs s’accumulent au fil des cinq tableaux qui composent le roman.

L’écriture franche et directe de Pascal Dessaint fait planer sur cette parcelle de terre une ambiance froide, où les cadavres rencontrent l’inceste et où Tarkovski aurait pu planter le décor de son chef-d’œuvre Stalker. Préparez-vous à une immersion en terre inconnue. Sans aucune fantaisie.

Sara la noire, Gianni PIROZZI – Rivages / noirs

Gianni Pirozzi compose un roman où se mêlent la corruption qui règne au sein de la sara la noireprotection civile, une peinture des quartiers populaires sous la loi des armes, où les taxis ne s’aventurent plus, où la drogue se deal devant des portes d’immeuble tenues par des vendeurs qui sautillent pour se réchauffer. C’est aussi et surtout un roman sur un flic pommé, toujours prêt à s’en jeter un derrière la cravate et qui semble ne pas connaître le sentiment de culpabilité. Dans un Paris noir, où la testostérone, la came et la prostitution occupent la première place, nous suivons l’épopée de Guillermo, insigne sur la poitrine, qui ne se remet pas d’une affaire vieille de plusieurs années, à l’époque où il était en poste en Camargue, région de la Vierge noire, protectrice des gitans. Il s’est aujourd’hui amouraché d’une jeune et belle Marocaine, à qui il a enseigné l’héroïne et les passes dans une chambre miteuse du dix-huitième arrondissement. Ce qu’il ne sait pas encore, c’est qu’il marche sur les plates-bandes d’une fine équipe qui voudra l’éliminer coûte que coûte.

Bienvenu dans un roman qui piétine allègrement le politiquement correct. Sara la noire est librement inspiré d’une nouvelle de Marc Villard, au titre évocateur : « Entrée du diable dans Barbèsville ».

Nid de vipères, Edyr AUGUSTO – Asphalte

nids de vipèresOubliez la douceur des plages de sable fin du Brésil. Edyr Augusto nous fait entrer de plain-pied dans la noirceur d’un pays corrompu jusqu’à la moelle. L’intrigue se déroule à Castanhal, où une grosse huile du commerce de la drogue tabasse à mort le propriétaire d’une scierie, afin de le forcer à lui céder son affaire… non sans avoir préalablement violé sa femme sous le regard terrorisé de leurs enfants. Si Fred est parvenu à surmonter le traumatisme en partant s’installer à New York, Isabella, en revanche, prépare soigneusement sa vengeance. Le bourreau de ses parents est désormais gouverneur de la région. À force de manœuvre, elle a réussi à gagner sa confiance…

Ceux qui ont déjà transpiré à la lecture des précédents romans de Edyr Augusto, stupéfaits par la violence qui s’y déploie, seront surpris par le contraste. Même si certains passages sont gratinés, Nid de vipère est globalement moins brutal que ce à quoi nous avait habitué l’auteur. Ici, la violence se manifeste à travers la peinture d’une société corrompue et soumise à la loi du plus fort. La bande son du roman, composée spécialement pour les éditions Asphalte, est une vraie réussite. Remarquons aussi la qualité de la traduction de Diniz Galhos.