Archives mensuelles : novembre 2014

Capillaria ou le pays des femmes, Frigyes KARINTHY

« Pendant ces longs siècles d’oppression, les hommes travaillaient pour entretenir les femmes et celles-ci, privées de tous les droits, ne pouvaient que s’occuper d’elles-mêmes. Dans cette situation désespérée, leur seule ressource était de profiter des joies de la vie, sans se fatiguer nullement, et de développer a beauté de leur corps. Les hommes avaient un but, une profession, un travail, les femmes étaient obligées de se contenter d’être aimées, adulées et comblées. »

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C’est avec cette verve à la fois ironique et pinçante que Karinthy rend hommage aux femmes. Dans Capillaria ou le pays des femmes, un jeune médecin qui navigue avec quelques marins va être victime d’un naufrage. Alors qu’il pense mourir, il se rend compte qu’il peut respirer sous l’eau et à force de s’enfoncer dans les profondeurs il arrive à Capillaria. Société bien différente de celle qu’il a toujours connue, où les femmes dirigent tout.

Nous entrons alors de plein pied dans un univers loufoque qui dénonce une société encore trop contemporaine. Rappelons que le livre a été écrit en Hongrie en 1926…

Voilà notre héros qui découvre cette société où les bullocks, des poissons aux visages humains (et masculins), travaillent pour les femmes de la société. Ils sont laids, repoussant, et ne réfléchissent plus tellement l’effort leur demande de concentration. Sans cesse, ils construisent des maisons avant de se les faire dérober par les femmes qui les occupent.
Notre héros va rapidement se rendre compte qu’il tombe fou amoureux de la dirigeante des femmes, qui le prenait alors pour une des leur…

Un roman fascinant où chaque mot est choisi, pesé, et a pour but de dénoncer et faire valoir les droits des femmes. A lire absolument, ne serait-ce que pour la qualité exceptionnelle du récit qui nous transporte du premier au dernier mot.

Ouvrage disponible aux Editions de la Différence dans la collection Minos depuis Juin 2014. Traduit du Hongrois par Véronique CHARAIRE et illustré par Stanislao LEPRI.

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Buvard, Julia KERNINON

« Ca faisait déjà une semaine que je vivais chez Caroline. Tous les jours, je téléphonais à Piet, pour lui dire que j’allais rester ici encore un petit peu plus longtemps que prévu. »

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Buvard : papier non collé propre à absorber l’encre fraîche ; feuille de de ce papier.

Pourtant, dans ce premier roman de Julia KERNINON, le narrateur semble être devenu lui-même le buvard des imperfections de Caroline, grande écrivain fictive qui fait pâlir et rêver le monde littéraire. Elle ne donne plus d’interview depuis longtemps, et pourtant elle décide de se confier cette fois-là. Et cette confession dure des heures, des jours, des semaines.
Lou, le narrateur, se prend au jeu assez rapidement. Lui-même passionné de littérature, le choix d’interviewer la grande Caroline est venu assez naturellement. Son petit ami, Piet, ne cesse de l’encourager tout en lui rappelant que l’auteur est « quelqu’un ». Et c’est peu dire. Lou ira même certains moments jusqu’à penser qu’il aurait dû s’en tenir à cette simple phrase.

Entre tensions de la vie commune et coeurs qui s’enflamment, les deux protagonistes semblent mener une valse lente qui, leur rappelant leurs passés tumultueux, les fait vivre le cauchemar du souvenir.

Un premier roman tout à fait réussi et prometteur, qui se lit avec facilité et quelques hauts le coeur. Quand rien ne prédestine deux acteurs de la vie à se retrouver face à face, tout peut aller de travers, et quand la locomotive est lancée, il est difficile de l’arrêter. Un vrai petit plaisir de lecture.
Il s’agit d’un livre sur le combat d’une vie, mais aussi et surtout sur les troubles d’un écrivain qui vacille parfois entre le cliché et la réalité.

Ouvrage disponible aux éditions du Rouergue, dan la collection La Brune, depuis Janvier 2014.


Topor, dessinateur de presse

Vous connaissez tous ma passion invétérée pour cet auteur hors du commun. Page des libraires m’a proposé de parler du dernier ouvrage à lui rendre hommage. Voilà l’article :

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Nous connaissons Roland Topor comme auteur, dramaturge, créateur du mouvement Panique (avec notamment Jodorowski), ou même comme scénariste. Et on nous propose aujourd’hui de découvrir ses talents d’illustrateur de presse dans un recueil remarquable. À l’heure où l’exposition Sade bat son plein, laissez-vous transporter dans ce livre qui rend hommage au directeur artistique du film Le Marquis, réalisé par Henri Xhonneux. L’hommage est rendu par des textes d’Alexandre Devaux, des interviews et une préface de Jacques Vallet. Tournez frénétiquement les pages et entrez de plain-pied dans le monde du bizarre, que réinventait sans cesse Roland Topor dans les périodiques Hara Kiri, Le Fou parle, ou Le Nouvel Observateur et Libération. Cet illustrateur doté d’un irréductible esprit révolutionnaire, ce contestataire génial, a évolué pendant des années parmi d’autres frondeurs d’exception, comme Willem, Bretécher, Gébé, etc. Son talent a traversé les frontières. On le célèbre en Italie et jusqu’aux États-Unis. « Chat-lut », l’artiste !

Ouvrage disponible aux éditions Les cahiers dessinés depuis Octobre 2014. Texte de Alexandre DEVAUX, préface de Jacques VALLET.


Le dernier lendemain, Ryand David JAHN

Article réalisé pour la revue Page des libraires.

Quelque chose de pourri

Ryan David Jahn sévit de nouveau avec un polar qui contracte les muscles et emporte le lecteur dans une spirale infernale. « Les montres peuvent-ils être à la fois tendre et inhumains ? » C’est la question que pose l’auteur dans ce roman aux rebondissements incessants.

le dernier lendemain

Après nous avoir fait trembler sur la nature humaine avec De bons voisins, puis nous avoir emmené sur la route accompagné d’armes lourdes avec Emergency 911, Ryan David Jahn nous traîne de force dans l’Amérique du début des années 1950. Le roman commence sur un acte qui oscille entre terreur et courage : un enfant tue son beau-père qui le maltraite d’une balle dans le crâne. Malgré ses précautions pour déguiser son meurtre, la police va rapidement l’inculper. Commence alors un roman choral où flics corrompus et truands s’affrontent autour d’une histoire rocambolesque. Comme il le démontrait déjà dans Emergency 911, l’auteur maîtrise à la perfection l’art du dialogue, la science du rythme et de l’adrénaline. Pas une seconde de répit pour le malheureux lecteur. Avec ses intrigues très finement ciselées et ses personnages haut en couleur, Ryan David Jahn tisse une aventure dont il est impossible de se détacher. Un suspense aux petits oignons, une enquête menée tambour battant et un lecteur ferré dès les premières phrases. « Il va falloir que tu t’accroches. Que tu t’accroches et que tu fasses attention. » Le ton est donné. Un coup de maître pour cet auteur qui nous offre son polar le plus abouti.

Ouvrage disponible aux éditions Actes Sud depuis Novembre 2014. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Vincent HUGON.