Le quartier ou « O Bairro », Gonçalo M. TAVARES

Dans ce quartier dont TAVARES dit « Comme le village d’Astérix : « O Bairro », un lieu où l’on tente de résister à l’entrée de la barbarie », et qu’il construit de son imagination et sens l’observation incontestables, le lecteur se fait une joie de croiser des personnages au-delà de toute espérance. A la fin du premier volume (il n’y a pas de sens de lecture), nous pouvons voir le projet fou de l’auteur qui souhaite créer un quartier constitué exclusivement d’auteurs comme S. Beckett, L. Carroll, G. Orwell, H. Melville, A. Wharol et environ une vingtaine d’autres. Un texte mettant en avant une caractéristique très particulière (logique, géométrie…) et des illustrations tout à fait évoquantes, nous apprend à connaître ces personnages selon le point de vue fantaisiste qu’est celui de TAVARES.

Chaque personnage devient très rapidement attachant par quelques détails que l’auteur se fait un plaisir d’amplifier pour notre plus grande joie. Voici un beau florilège…

Monsieur Valéry et  la logique

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Monsieur Valéry pourrait être un cousin éloigné et un peu fou du grand Paul Valéry. Entre TOC et logique, le personnage évolue à travers le quartier en passant aux yeux des autres pour un vrai fou, bien gentil, un peu idiot. Il pourrait d’ailleurs être la définition à lui tout seul de l’idiot du village. Celui qui manque lorsqu’il est absent et dont tout le monde rit lorsqu’il est présent. Celui qui navigue entre stupidité et pur génie pas toujours remarqué.
Avec Monsieur Valéry, l’auteur nous entraîne pour un premier opus dans un esprit décalé où chaque chose a sa place et chaque place a sa chose.

« Monsieur Valéry était un perfectionniste.
Il ne touchait aux choses qui étaient à sa gauche qu’avec la main gauche et aux choses qui étaient à sa droit qu’avec la main droite.
Il disait : 
– Le monde a deux côtés : le droit et le gauche, tout comme le corps ; et l’erreur survient quand quelqu’un touche au côté droit du Monde avec le côté gauche de son corps, et vice versa.
Obéissant scrupuleusement à cette théorie, monsieur Valéry expliquait :
– J’ai divisé ma maison en deux, au moyen d’une ligne. »

Pour vous donner quelques exemples, sachez que Monsieur Valéry est petit. Pour se mettre à niveau et regarder le monde avec des yeux plus critiques, il sautille toute la journée. Ainsi il atteint la taille d’un adulte normal. Vous pouvez aussi vous empiffrer d’absurdité avec son animal de compagnie que personne n’a jamais vu. Il est calme et vit dans une boite (monsieur Valéry ne voudrait pas s’attacher à cette compagnie qui mourra tôt ou tard). Mais ce n’est pas tout, vous pourrez aussi croiser monsieur Valéry dans la rue, avec un chapeau bien enfoncé sur la tête, ou bien même en train de vendre des objets. C’est son métier, il le fait tous les jours pour subvenir à ses besoins, et tout est très calculé : il achète le lendemain ce qu’il vendra avec l’argent qu’il s’est fait la veille, vous me suivez ?)
Pour les autres situations, je vous laisse découvrir ce récit plein de vie, de bonne humeur et de tendresse. Je vous laisse découvrir ce personnage un peu farfelu mais très attachant. Ce monsieur tout le monde qui ne s’attache pas au regard d’autrui, même quand on lui dit qu’il s’est trompé de pieds pour ses chaussures.

La bulle de monsieur Valéry peut être la votre. Entre l’obsession et la logique, il  n’y a qu’un pas. Tiens, par exemple, si on a deux possibilités et qu’on choisit la mauvaise, cela veut-il dire que si on avait choisit l’autre nous aurions eu raison ?

« Le destin, dit finalement monsieur Valéry. C’est le destin dont j’ignore vraiment tout. »

Monsieur Calvino et la promenade

« La mémoire n’était pas un banal entrepôt bourré de vieilleries dont il n’aurait eu la clé. Bien, sans explication, il reprit sa marche.
Il y avait des jours où il sentait effectivement qu’il était un personnage étrange. »

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Nous entrons de plein fouet dans une histoire de rêverie qui ressemble à un conte. Dans son premier rêve, monsieur Calvino se voit dévaler trente étages en sautant par la fenêtre pour récupérer ses chaussures et sa cravate. Il n’a pas vraiment le choix : il est en retard.

L’auteur nous montre une nouvelle facette de son quartier idéal. Ce personnage ne manque pas de fantaisie, certes, mais surtout de poésie. Bien loin de l’idiot monsieur Valéry, nous avons ici un poète, un peu mégalomane, qui pense que chaque problème a sa solution, et surtout que rien n’est dû au hasard. Par exemple si le soleil abîme gravement la couverture des livres, c’est pour pouvoir lire quelques pages en transparence. Monsieur Calvino va alors ouvrir un livre sur un banc et changer de pages tous les jours pour permettre au soleil de lire à sa guise. Mais ne vous méprenez pas, même s’il est loin de monsieur Valéry, monsieur Calvino reste un être attachant qui porte au sourire, parfois pour son pathétisme (comme le chapitre sur son ballon qu’il transporte partout), et souvent pour son ingéniosité (je pense notamment à ses réflexions sur l’univers, l’infini et la solitude).

Gonçalo M. TAVARES nous offre un nouveau portrait, un nouveau voisin un peu particulier même si…

« Il va de soi qu’il ne commettait pas ce genre d’erreurs :
       acheter un billet (très cher) pour entrer dans un endroit où il n’y a plus de place. »

Monsieur Calvino pense beaucoup. Il vit à travers ses idées et ses pensées. Mais il lui arrive d’être interrompu…

« Soudain, cependant, quelqu’un l’interrompit. Lorsque l’on est en train de penser (pensa Calvino), on vous interrompt comme si vous étiez en train de ne rien faire, on s’adresse à vous en vous prenant pour un paresseux. »

Et alors, quelle attitude adopter ?

Un nouveau texte, une nouvelle claque. Gonçalo M. TAVARES ne cesse de m’impressionner.

Monsieur Swedenborg et les investigations géométriques

« L’homme isolé (il a refusé tous les récipients) est cerné par Dieu. »

monsieur swedenborg

Comment lire autre chose que Gonçalo M. TAVARES après un Gonçalo M. TAVARES ?
Sorti en même temps que Un homme : Klaus Klump & La machine de Joseph Walser en France, Gonçalo M. TAVARES nous offre un nouveau portrait tout à fait atypique qui vient se greffer à sa série « O Bairro – Le Quartier », qui, tel un village Gaullois, se bat contre la barbarie.

Dans ce court roman nous pouvons croiser des figures classiques comme Balzac mais aussi le surréalisme de André Breton. Notre personnage, qui navigue au milieu de ces illustres écrivains, va assister à une conférence toute particulière intitulée « Explication d’un vers de Sylvia Plath : <<Je ne suis personne, je n’ai rien à voir avec les explosions>> ». Intitulé qui nous prévient que nous ne lisons pas du Sylvia Plath, mais bien du Gonçalo M. TAVARES, parce que des explosions, il y en a.
Ne pensez pas être dans un roman où l’action prédomine, mais imaginez plutôt le roman qui ouvre votre esprit sur l’étendu d’un infini qui ne cesse de se mordre la queue.
Monsieur Swedenborg, notre personnage si particulièrement passionné de géométrie de la ligne au point, ne semble pas être aller écouter cette conférence qui paraît barbante, mais est là pour rêvasser et poursuivre ses investigations sur la compréhension du monde.

Tournez la page, et entrez le plein pied dans un roman qui ne ressemble à aucun autre. A travers des formes géométriques, Monsieur Swedenborg (parce que j’aimerais tant qu’il existe), va nous faire réfléchir sur la liberté, la solitude, l’amour, la passion, autrui. Il va même nous donner quelques astuces pour ne pas devenir fou, ou bien même éviter la précipitation, observer ce qui nous entoure ou lutter contre la dépression.

Dans ce roman vraiment pas comme les autres, Gonçalo M. TAVARES se plaît à nous faire une démonstration philosophique avec l’aide des mathématiques et de la littérature.

Il s’agit d’une expérience. D’un livre à lire, à relire, à savourer et à partager. Il s’agit d’un chef d’oeuvre à l’accès simple qui mérite qu’on y jette un oeil et qui nous happe jusqu’à la dernière phrase qui n’est que le début d’un prochain roman. Parce que comme le dit l’auteur;

« 1. L’écriture ne suit pas un parcours uniforme
2. Ecrire une ligne dans l’espace…
3. …ce n’est pas écrire
4. C’est le point qui marque le début d’un livre : il apparaît avant la première lettre de la première phrase » 

Alors plongez vous avec délectation dans ce livre qui vous fera sourire, réfléchir, et ne peut pas vous laisser indifférent.

Ouvrages disponible aux éditions Viviane Hamy. Traduit du portugais par Dominique NEDELLEC. Dessins de Rachel CAIANO.

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À propos de Antoine

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