Les groseilles de Novembre, Andrus KIVIRÄHK

« – Peut-être auras-tu tout de même pitié de nous ? dit doucement le granger. Nous aimerions tellement vivre encore un peu.
– A quoi bon ? s’étonna le cochon. Que vaut-elle donc, votre vie ? Vous rodez dans le noir et cambriolez vos voisins, mais vous ne savez rien faire d’autre avec votre butin, que l’enfouir dans la terre, le manger ou le boire à la taverne ! A quoi sert donc la vie, à des gens comme vous ? Qu’avez-vous à regretter ? Rien d’autre que votre propre misère ! Vous devriez vous réjouir d’échapper enfin à cette honte ! »

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Bienvenue en Estonie, dans le monde étrange de Andrus KIVIRÄHK, l’auteur du grand livre de l’année dernière, L’homme qui savait la langue des serpents, aux éditions du Tripode.
Et même s’il y a quelques clins d’oeils à son roman précédent, les deux fables, puisque c’en est une ici aussi, n’ont rien à voir. Nous restons dans les forêts Estoniennes mais ne sommes plus parmi les quelques hommes qui parlent encore la langue des animaux et refusent d’aller au village qui borde les arbres. Nous sommes ce coup-ci dans le village, et chez ces villageois qui vont se perdre dans la forêt quitte à rencontrer le diable…

Nous sommes parmi la paysannerie Estonienne, où le vol, la violence, et parfois l’amour trouvent un refuge et se lient pour fuir les pires maladies.
Ici, c’est à grosses rasades de vodka qu’on fait fuir la malaria. Pour vaincre la peste, il faut ruser et se cacher. Mais la peste a plus d’un tour dans son sac, et elle retrouve toujours la chair fraiche qu’elle cherche dans les villages.

« Elle est arrivée cette nuit dans notre village, reprit Villu sans attendre d’autres questions. Nous n’avons eu le temps de rien faire. J’ai juste réussi à la tromper : j’ai enfilé en vitesse un pantalon sur ma tête et lorsqu’elle est arrivée, elle m’a examiné longtemps et a dit pour finir : <Je n’ai encore jamais vu un humain à deux culs. A tout hasard, il vaut mieux que je ne le prenne pas.> Et elle a passé son chemin. Quant à moi, je me suis enfui dans le marais, j’y suis resté allongé longtemps et j’ai entendu les cris qui venaient du village. »

Cependant, le plus étonnant dans ce roman, ce sont ces petits êtres domestiqués par les hommes. Il s’agit d’objets assemblés les uns avec les autres, qui sont censés représenter une forme plus ou moins humaine. On les appelle les Kratts. Une âme leur est donné contre quelques gouttes de sang au vieux-païen, alias le diable, caché dans les bois. Ces quelques gouttes de sang signent un accord envoyant les signataires tout droit en enfer lorsqu’ils meurent.
Evidement, les villageois, sous leurs airs niais, ne manquent pas d’imagination…

Le décors est posé, mais il ne faut pas oublier d’ajouter à ce village un vieux manoir dans lequel vivent quelques aristocrates avec leurs larbins. Leur grenier est toujours plein de vivres, les femmes y sont belles, mais sont intouchables.

Nous voilà immergé dans un monde fou où chaque personnage a sa particularité. On va de l’alcoolique au régisseur fou d’un amour impossible en passant par le granger terre à terre. On y croise aussi deux vieux prêt à tout pour trouver un peu d’or. Ils marchent, clopin-clopant, à travers bois et fermes, à la recherche d’un peu de richesse pour s’occuper l’esprit. Et ce n’est pas tout, nous avons aussi rendez-vous avec une jeune femme qui se métamorphose à sa guise en louve, une sorcière aux filtres plus que suspects, et tant d’autres figures fortes que je ne pourrais toutes vous les citer.

Et nous plongeons dans ce tourbillon littéraire. Nous nous perdons dans le fil conducteur, entre histoire d’amour et histoires de quartier. Nous nous envolons avec des Kratts qui suivent à la lettre les ordres de leurs maîtres. Nous nous perdons dans une mare fantaisiste qui fait toute la culture Estonienne et qui nous embarque pour un voyage sans retour.

Tous les personnages portés par la plume extraordinaire de Andrus KIVIRÄHK doivent vivre. Tous nous laissent un goût de vérité dans la bouche. Malgré l’ambiance Lynchéenne du roman, on a envie d’y retourner, comme on se replonge dans Twin Peaks, jour après jour, malgré la violence psychique de la série.

« Voyez-moi ça ! grommela-t-elle. Un philtre d’amour ! Je n’en ai pas, mais je peux te donner une recette qui te permettra de le préparer toi-même/ Tu dois prendre de la sueur et des poils sous tes aisselles, les mélanger avec ta merde, et c’est prêt. Tu n’as plus qu’à faire manger ça à la fille et elle tombera amoureuse de toi. »

Ce livre est un petit bijou et un réel moment de bonheur. Entre rire et émotion, entre vulgarité et poésie, Andrus KIVIRÄHK nous fait marcher sur un fil invisible qui nous procure beaucoup de sensations étranges.

Ouvrage disponible aux éditions Le Tripode à partir du 16 Octobre 2014. Roman traduit de l’Estonien par Antoine CHALVIN.

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