Archives mensuelles : septembre 2014

Le nageur dans la mer secrète, William KOTZWINKLE

 » – Vous êtes complètement dilatée, dit l’infirmière. Vous pouvez commencer à pousser quand vous voulez.
Diane hocha la tête au moment précis où une nouvelle contraction se déclenchait. Laski passa derrière elle et la souleva, comme il s’était entraîné à le faire. Il la hissa, et elle tira ses genoux en arrière des deux mains, pour plier les jambes et les écarter, exerçant une pression vers le bas depuis l’intérieur d’elle-même. Laski continua de la soutenir pendant toute la durée de la contraction, puis la laissa lentement redescendre sur le lit.
– Très bien, commenta l’infirmière. Continuez comme ça. »

LE NAGEUR DANS LA MER SECRETE

Vous l’aurez compris, il m’est très difficile de sortir de l’univers et de la plume de KOTZWINKLE. C’est pourquoi j’ai eu envie de vous parler de Le nageur dans la mer secrète aux éditions Actes Sud sans pour autant trop en dire pour respecter le choix de l’éditeur de ne pas mettre de résumé sur la quatrième de couverture.

Bien loin de l’univers de Fan Man ou de L’ours est un écrivain comme les autres, William KOTZWINKLE nous envoie ici dans l’univers très intimiste d’un couple qui s’apprête à avoir un enfant. Diane a des contractions durant la nuit, et le couple va alors tout mettre en oeuvre pour passer un trajet calme et sans encombres malgré la neige et le verglas qui sévissent sur la route.
Laski fait chauffer le moteur de la camionnette, et lorsque tout est prêt, que Diane est bien emmitouflée dans une couverture épaisse, qu’elle arrive à gérer la perte des eaux, ils partent en direction de l’hôpital pour débuter une nouvelle vie. Une vie à trois.

Comme je vous l’ai dit, nous sommes dans un roman intimiste et très réaliste. Immergés pleinement au centre d’un couple à la tendresse à faire pleurer les âmes les plus dures, nous allons suivre une évolution émotionnelle comme je n’en avais encore jamais lue.

Ce roman est paru chez Actes Sud dans une petite collection dont il faut parler autour de vous qui se nomme « les inépuisables » et qui a pour leitmotiv « Des livres destinés aux amateurs de joyaux littéraires ». La collection a pour but de rassembler tous les grands textes des auteurs. Textes que l’éditeur estime ne pas pouvoir se perdre dans les méandres de la production littéraire. Pour cela, une présentation plus soignée, un format différent, un papier épais et costaud… Tout y est pour que l’ouvrage se transmette pendant des siècle.

Que dire de plus sur cet ouvrage à la qualité extraordinaire ? Lisez-le. Il n’y en a pas pour longtemps, et vous vivrez, au-delà d’une lecture particulière, un moment privilégié dans les émotions humaines.

Ouvrage disponible aux éditions Actes Sud dans la collection Les Inépuisables depuis Mars 2014. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jean-Paul GRATIAS.


L’ours est un écrivain comme les autres, William KOTZWINKLE

« – On fera la comparaison avec Hemingway, j’espère que vous n’y voyez pas d’inconvénient. Féru de sport, aventurier, plus grand que nature, l’homme d’action capable aussi de parler d’amour. Vous avez une présence physique fantastique, rien qu’en vous côtoyant je le sens, pas toi Elliot ? Une sorte de vitalité brute ? Pardonnez-moi, Dan, je suis obligée de traiter mes auteurs comme des objets. Vous avez du charisme et je veux capitaliser là-dessus.On insistera sur votre amour des grands espaces mais j’aimerais y ajouter une petite perspective écolo, le côté sacré de la nature, le respect que vous lui vouez. »

l'ours est un ecrivain

Dan Flakes. C’est le nom construit à base de produits qu’on trouve en supermarché que la nouvelle star américaine s’est octroyé. C’est le nom du nouvel écrivain qui fait fureur aux Etats-Unis. Tout le monde se l’arrache, toutes les femmes le désirent. Seulement Dan Flakes, sous son air innocent et un peu niais, cache un véritable secret ; le manuscrit qu’il a remis à son éditeur, il l’a trouvé sous un arbre, volé au grand auteur de best-seller à l’eau de rose, Arthur Bramhall. Mais ce n’est pas tout. Dan Flakes est un ours.

Vous vous doutez qu’un ours n’a que faire de l’argent qui lui est proposé, même si la somme est si indécente qu’elle en ferait pâlir plus d’un. Seulement quand un ours commence à goûter au confort de la vie humaine, il y prend vite du plaisir. Avoir du miel à volonté sans se faire attaquer par des abeilles, pouvoir remplir un chariot de pots de confiture et de quelques paquets de biscuits sans avoir à chasser, avoir à sa disposition tout ce dont il a envie sans faire aucun effort… Car oui, l’ours est paresseux. Il aime danser, chanter, manger et faire la sieste. Et celui-ci ne déroge pas à la règle même s’il redouble d’effort pour paraître le plus humain possible pour ne jamais se faire démasquer et éviter le zoo.

Commence alors l’histoire d’une personnification à mourir de rire. Nous voilà plonger dans l’univers de William KOTZWINKLE de plein fouet, et on en redemande.
L’auteur de Fan Man nous fait passer un moment inoubliable dans la peau d’un ours qui s’est trouvé au bon endroit au bon moment pour devenir ce qu’il devient : une star. On le sait, aux Etats-Unis, la vie se concrétise quand on possède un agent et qu’il réfléchit pour nous. Ici, l’ours y parvient et fait un pied-de-nez à toute l’humanité en quelques phrases. Les femmes accourent pour le rencontrer et son coït est le plus merveilleux que même les plus farouches aient connu.
Cet ours pourrait être l’homme parfait. Seulement William KOTZWINKLE semble nous dire qu’un homme ne peut être parfait, sauf s’il est un ours.

En parallèle, nous suivons le péril de Arthur Bamhall, ancien enseignant reconnu pour ses recherches, qui s’est fait dérober son manuscrit et en souffre beaucoup. La folie le guète à tel point qu’il se prend rapidement pour un ours…  et part vivre dans une grotte tout l’hiver, jusqu’à ce que le printemps réapparaisse et que son estomac crie famine. Le Printemps, la saison des amourettes et du renouveau. Le moment préféré des ours, qui, nous le savons, ne se reproduisent qu’une fois par an.

Vous l’aurez compris, l’auteur nous propose une nouvelle aventure pleine de surprises, de splendeur, de grandeur et surtout d’humour grinçant qui fait réfléchir sur une société ou l’homme n’est qu’un objet pour faire gagner du fric à d’autres. On peut voir dans ce roman une simple loufoquerie propre à l’auteur, ou bien une réelle critique de la société de consommation dans laquelle nous grandissons jours après jours, avec ses difficultés et ses pièges, comme nous le comprenons implicitement page 63 quand on lit à propos de Boykins, agent littéraire dopé au prozac ;

« Ils passèrent devant un énorme Mickey Mouse en vitrine d’un magasin de jouets, et Boykins fut saisi d’un affreux souvenir de lui à Disneyland, alors qu’il avait douze ans, paralysé par le besoin irrépressible de faire une génuflexion chaque fois qu’il voyait Mickey (…) A genoux, intima Mickey à Boykins. Ou un terrible malheur s’abattra sur ton client. »

Rappelons que l’auteur, quant à lui, vit sur une petite île loin du brouhaha américain. Et même si ses romans sont traduits dans le monde entier, il semble garder les pieds sur terre. Juste assez pour nous faire marrer en tout cas.
Soulignons, pour terminer, le choix de la couverture réalisée par Jean LECOINTRE. Elle resplendit au milieu de la rentrée littéraire, donne un nouveau souffle au roman loufoque, et intrigue sans tout dévoiler. Nous reconnaissons tout l’art de l’illustrateur avec une petite pensée pour son ouvrage L’odyssée d’Outis paru aux éditions Thierry MAGNIER.
Il s’agit ici d’un roman que Jean LECOINTRE aurait pu écrire, ou penser, et il est assez rare que la couverture soit si bien réfléchie qu’elle vaille la peine d’être précisée.

Ouvrage disponible aux éditions Cambourakis à partir du 15 Octobre 2014. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Nathalie BRU.


Les groseilles de Novembre, Andrus KIVIRÄHK

« – Peut-être auras-tu tout de même pitié de nous ? dit doucement le granger. Nous aimerions tellement vivre encore un peu.
– A quoi bon ? s’étonna le cochon. Que vaut-elle donc, votre vie ? Vous rodez dans le noir et cambriolez vos voisins, mais vous ne savez rien faire d’autre avec votre butin, que l’enfouir dans la terre, le manger ou le boire à la taverne ! A quoi sert donc la vie, à des gens comme vous ? Qu’avez-vous à regretter ? Rien d’autre que votre propre misère ! Vous devriez vous réjouir d’échapper enfin à cette honte ! »

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Bienvenue en Estonie, dans le monde étrange de Andrus KIVIRÄHK, l’auteur du grand livre de l’année dernière, L’homme qui savait la langue des serpents, aux éditions du Tripode.
Et même s’il y a quelques clins d’oeils à son roman précédent, les deux fables, puisque c’en est une ici aussi, n’ont rien à voir. Nous restons dans les forêts Estoniennes mais ne sommes plus parmi les quelques hommes qui parlent encore la langue des animaux et refusent d’aller au village qui borde les arbres. Nous sommes ce coup-ci dans le village, et chez ces villageois qui vont se perdre dans la forêt quitte à rencontrer le diable…

Nous sommes parmi la paysannerie Estonienne, où le vol, la violence, et parfois l’amour trouvent un refuge et se lient pour fuir les pires maladies.
Ici, c’est à grosses rasades de vodka qu’on fait fuir la malaria. Pour vaincre la peste, il faut ruser et se cacher. Mais la peste a plus d’un tour dans son sac, et elle retrouve toujours la chair fraiche qu’elle cherche dans les villages.

« Elle est arrivée cette nuit dans notre village, reprit Villu sans attendre d’autres questions. Nous n’avons eu le temps de rien faire. J’ai juste réussi à la tromper : j’ai enfilé en vitesse un pantalon sur ma tête et lorsqu’elle est arrivée, elle m’a examiné longtemps et a dit pour finir : <Je n’ai encore jamais vu un humain à deux culs. A tout hasard, il vaut mieux que je ne le prenne pas.> Et elle a passé son chemin. Quant à moi, je me suis enfui dans le marais, j’y suis resté allongé longtemps et j’ai entendu les cris qui venaient du village. »

Cependant, le plus étonnant dans ce roman, ce sont ces petits êtres domestiqués par les hommes. Il s’agit d’objets assemblés les uns avec les autres, qui sont censés représenter une forme plus ou moins humaine. On les appelle les Kratts. Une âme leur est donné contre quelques gouttes de sang au vieux-païen, alias le diable, caché dans les bois. Ces quelques gouttes de sang signent un accord envoyant les signataires tout droit en enfer lorsqu’ils meurent.
Evidement, les villageois, sous leurs airs niais, ne manquent pas d’imagination…

Le décors est posé, mais il ne faut pas oublier d’ajouter à ce village un vieux manoir dans lequel vivent quelques aristocrates avec leurs larbins. Leur grenier est toujours plein de vivres, les femmes y sont belles, mais sont intouchables.

Nous voilà immergé dans un monde fou où chaque personnage a sa particularité. On va de l’alcoolique au régisseur fou d’un amour impossible en passant par le granger terre à terre. On y croise aussi deux vieux prêt à tout pour trouver un peu d’or. Ils marchent, clopin-clopant, à travers bois et fermes, à la recherche d’un peu de richesse pour s’occuper l’esprit. Et ce n’est pas tout, nous avons aussi rendez-vous avec une jeune femme qui se métamorphose à sa guise en louve, une sorcière aux filtres plus que suspects, et tant d’autres figures fortes que je ne pourrais toutes vous les citer.

Et nous plongeons dans ce tourbillon littéraire. Nous nous perdons dans le fil conducteur, entre histoire d’amour et histoires de quartier. Nous nous envolons avec des Kratts qui suivent à la lettre les ordres de leurs maîtres. Nous nous perdons dans une mare fantaisiste qui fait toute la culture Estonienne et qui nous embarque pour un voyage sans retour.

Tous les personnages portés par la plume extraordinaire de Andrus KIVIRÄHK doivent vivre. Tous nous laissent un goût de vérité dans la bouche. Malgré l’ambiance Lynchéenne du roman, on a envie d’y retourner, comme on se replonge dans Twin Peaks, jour après jour, malgré la violence psychique de la série.

« Voyez-moi ça ! grommela-t-elle. Un philtre d’amour ! Je n’en ai pas, mais je peux te donner une recette qui te permettra de le préparer toi-même/ Tu dois prendre de la sueur et des poils sous tes aisselles, les mélanger avec ta merde, et c’est prêt. Tu n’as plus qu’à faire manger ça à la fille et elle tombera amoureuse de toi. »

Ce livre est un petit bijou et un réel moment de bonheur. Entre rire et émotion, entre vulgarité et poésie, Andrus KIVIRÄHK nous fait marcher sur un fil invisible qui nous procure beaucoup de sensations étranges.

Ouvrage disponible aux éditions Le Tripode à partir du 16 Octobre 2014. Roman traduit de l’Estonien par Antoine CHALVIN.


Belle gueule de bois, Pierre DESCHAVANNES

« Lorsque mes parents se sont séparés, mes deux soeurs et moi sommes d’abord allés vivre chez ma mère. On ne voyait mon père qu’un week-end sur deux. Et j’ai très vite éprouvé un manque. J’ai donc décidé de m’installer chez lui dans sa petite maison perdue dans la montagne. Plus que son affection, c’est sa présence physique qui me manquait. Je crois qu’une mère se porte dans le coeur et un père dans les tripes. »

9782812606823FS

 

C’est l’histoire de la vie de Pierre. Comme un journal, ce roman est construit à la première personne. Nous sommes dans la peau d’un jeune homme, fils d’un alcoolique notoire. Ses parents se sont séparés parce que son père avait la main lourde sur la bouteille. Aujourd’hui, il vit avec lui et n’aspire qu’à la liberté et au vagabondage. Son rêve ? Vivre de rien dans les forêts, caché du monde civilisé. 
Son père, il l’aime. Et pourtant, il lui arrive d’avoir honte de lui, il lui arrive de lui piquer ses bouteilles pour les cacher en pleine nature ou les vider dans l’évier quand il estime qu’il a trop bu. C’est cet amour qu’il a sur la patate et qu’il partage avec nous. C’est ce sentiment de solitude face à un homme qui tangue et tremble lorsqu’il doit tenir une cuillère pour manger sa soupe. 

Pierre se retrouve face à lui-même, et ce roman pourrait être un appel au secours lancé dans les méandres du monde. Qui l’entendra, qui lui tendra la main ?

« Je me trouve dans la cuisine ce matin-là, à scruter le ciel, lorsque mon père se réveille. Quand il se lève, on a l’impression que la maison va s’écrouler, le vacarme qu’il produit est à peine croyable. Il se cogne contre les murs tout en crachant ses poumons de gros fumeur, parfois il tombe à cause de la cuite de la veille, il lâche une galette dans le lavabo et ensuite va se vider la vessie tout en lâchant un bon gros pet. Je peux vous dire qu’après ça je suis d’attaque. » 

Partez pour quelques pages dans un esprit dur et touchant. Immergez-vous dans la peau d’un enfant blessé qui ne sait plus comment faire pour faire entendre raison à ceux qu’il aime. 
L’écriture est poignante, les confidences d’or. De plus, quelques illustrations aux traits grossiers et noirs sorti tout droit des tripes de Pierre parsèment le roman, tantôt d’espoir, tantôt de tendresse, tantôt de fatalité. 
Un roman qui se déguste mieux qu’un bon bourbon.

 

Ouvrage disponible aux éditions du Rouergue dans la collection Doado depuis Août 2014.


Justice pour Louie Sam, Elizabeth STEWART

 » M. Moultray, en tant que leader naturel, s’adressa aux hommes avant qu’ils se mettent en route :
              – Nous sommes venus de loin, de nombreux Etats, de nombreux pays, dit-il. En arrivant ici, tout ce que nous avons trouvé, c’est une piste laissée par les chercheurs d’or vingt ans plus tôt et les souches abandonnées par les barons du bois. Nous avons dégagé ces terres à mains nues. Nous avons installé le télégraphe. Nous avons construit des églises et des écoles. Nous avons bâti une ville (…) Nous ne pouvons tolérer que les Indiens menacent tout ce que nos avons créé. »

9782364745087FS

 

Bienvenu dans un roman aux allures de récit. Nous sommes à la fin du XIXe siècle, dans une petite bourgade d’Amérique, aux frontières du Canada.
Un matin, alors qu’ils vont à l’école, les enfants de la petite famille Gillies vont faire une découverte qui va changer le cours de leur vie ; la maison de leur voisin, un peu recluse dans la forêt, à quelques kilomètres de leur propre habitat, est en feu. Le plus téméraire et courageux décide d’y entrer pour voir ce qu’il s’est passé et retrouve son propriétaire sans vie. 

Sans aucune enquête préalable, les soupçons se portent immédiatement sur un jeune indien (qui d’autre ?), Louie Sam. Commence alors une traque infernale pour faire régner la justice.
Georges, l’aîné des Gillies, fait parti de cette traque et va assister à la lapidation du jeune indien. Et malgré tout ce qu’il entend dans son village, quelques détails lui font se demander si ce fut réellement la bonne chose à faire… Et il ne manquera pas de mener une enquête au plus prés des tyrans dans des nuits froides et angoissantes. 

 

Nous avons ici à faire à un roman qui touche des sujets sensibles. Plongé dans le contexte historique d’une Amérique qui sort de la ruée vers l’or, trouve des terres très fertiles et lapide ce qui n’est pas blanc, le lecteur se retrouve face à des questions existentielles sur la bonté de l’Homme. 
L’écriture est incisive et appelle à la révolte. Au-delà du simple fait historique, puisque l’histoire est tirée de réalités, le roman propose une immersion dans une époque, une façon de penser qui nous ramène à la haine de l’autre. 

C’est un roman à lire absolument, et surtout à faire lire absolument. Il paraît que quand on connait les erreurs, on ne les reproduit pas… !

 

Ouvrage disponible aux éditions Thierry MAGNIER depuis Août 2014. Traduit de l’anglais (Canada) par Jean ESCH.


L’île du point Némo, Jean-Marie BLAS de ROBLES

« La vérité, songea Wang, lorsqu’il fût enfin seul, c’est que c’était du pipeau ; la guerre ne répugnait à aucune ruse. En clair, si les textes inclus dans la liseuse étaient tous du domaine public, il ne fallait pas compter y trouver la Comédie humaine ou les Rougon-Macquart en collection complète, annotée, illustrée et agréable à lire (…) Ces versions là, il faudrait encore les racheter pour quelques euros sur les plates-formes dédiées (…) Cela lui rappelait la Chine sous Mao, quand tout le corpus littéraire et philosophique se limitait peu ou prou à la production du XIXe siècle. »

9782843046971FS

Bon, disons le tout de suite, ce roman est effectivement un vrai chef-d-oeuvre comme on en lit très peu. Qu’ajouter à toutes ces critiques dithyrambiques ?

Jean-Marie BLAS de ROBLES est un conteur hors pair. Il nous entraîne presque malgré nous dans une aventure dont on voudrait ne jamais ressortir. On se retrouve dans des mondes déjà connus, comme celui de Jules VERNE, de ROUSSEL, de René DAUMAL, ou bien même de Conan DOYLE.

Et pour intégrer ces mondes, nous suivons un opiomane au sens de la déduction infaillible, Canterel, mais aussi Holmes, un lointain descendant du célèbre inspecteur (mais plus drôle quand même, voir un point cynique), Grimod le majordome fidèle, où bien même Miss Sherrington. Ensemble, ils partent à la recherche d’un mystérieux diamant dérobé à Lady MacRae et courent derrière l’enjambeur Nô qui tranche la jambe de ses victimes… ce qui est étrange, c’est que toutes ont la même marque de paire de basket.

Commence alors une folle aventure sur les rails, dans les airs, dans l’eau ou sur la terre, qui bat son plein. On se retrouve alors projeté à 1 000 km/h dans un texte dont on ne peut plus se passer.
Entremêlé de récits qui déstabilisent au premier abord, ce roman est une réelle pépite de la littérature contemporaine. Jean-Marie BLAS de ROBLES s’est confié dans le magazine Transfuge et a dit « J’ai le droit de tout dire, j’ai le droit de tout faire ». C’est le roman des possibles ou plus rien ne paraît inaccessible.

Tantôt dans une ambiance aventureuse à la poursuite d’un terrible meurtrier et d’un diamant, tantôt dans une ambiance plus monstrueuse et viciée avec un couple aux problèmes sexuels, une tradition de lecture dans une usine de cigares, et un pervers voyeur dirigeant d’une énorme entreprise de liseuses électroniques. On retrouve alors les univers classiques de la littérature anglo-saxonne et steampunk française, mais aussi les univers plutôt « panique » de certains surréalistes, voir pataphysiciens.

Je n’ai pu, pour ma part, me résoudre à lire ce roman sans penser au film « L’orpheline avec en plus un bras en moins » scénarisé par Roland TOPOR ou aux musiques enchanteresses de Sarah Olivier. On est littéralement plongé dans un monde où on ne tient plus les ficelles et où on se laisse porter par les lignes qui nous rendent frénétiques, par le bruissement des pages qu’on tourne avec un engouement sans pareil. On se retrouve immergé dans un monde où la société est bafouée, un monde qu’on peut voir comme un simple roman d’aventure ou comme une critique du monde dans lequel on vit. Rien n’est laissé au hasard, aucune ligne n’est de trop. Le roman est parfaitement maitrisé et nous tient du début à la fin par ses scènes diverses et variées ou tout le monde peut y trouver son compte.
Comme je vous l’ai dit, et comme vous l’avez sans doutes déjà remarqué, toutes les critiques sont dithyrambiques. Et pourtant, dans toutes celles que j’ai lu, j’ai eu l’impression que les journalistes restaient pantois et ne savaient ni comment résumer le livre, ni même comment en parler. C’est un véritable problème.
Face à un chef-d-oeuvre, que faire à part respecter le silence qu’il impose ?

Vous l’aurez compris, je n’ai rien à ajouter. Je n’ai rien apporté de plus à ce texte, vous ne saisissez peut-être toujours pas l’histoire qu’il propose, mais faites l’expérience, lisez-le.

 

Ouvrage disponible aux éditions Zulma depuis Août 2014.