L’homme qui s’aime, Robert ALEXIS

« J’ai un immense besoin de vous. Il me faut un relai, un regard étranger par lequel je pourrais m’observer et jouir de ma personne. Voulez-vous être ce miroir ? »

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Cette simple phrase me fait aimer ce livre. Il est comme un bonbon acidulé qu’on met sur sa langue en attendant que le temps reprenne son cours. Parce que oui, en lisant ce texte, le temps s’arête. 
Nous sommes plongé au coeur de la fin du XIXe siècle et début du XXe dans un Paris qu’on n’a que trop peu l’habitude de savourer. Nous nous retrouvons avec un jeune homme imbu de sa personne, qui ne jure que par son physique, même si un miroir ne lui sert qu’à recoiffer sa tignasse. Il n’a jamais pu aimer parce qu’il n’a jamais trouvé personne dont l regard reflétait réellement tout l’amour qu’il se porte à lui-même. C’est là sa tragédie. Il ne peut aimer une femme parce qu’une femme n’est pas lui. 
Pourtant, un jour, lors d’une réception chez une comtesse, notre narrateur va vivre quelque chose qui va bouleverser sa vie et son regard sur le monde : la comtesse l’invite dans sa chambre et va faire de lui sa servante.
Elle va le travestir, le punir, et lui ordonner de se regarder dans un miroir. Il va alors voir la femme qu’il a toujours attendu, celle qu’il a toujours cherché sans trop oser croire la rencontrer un jour. Il est devenu ce qu’il est, ce qu’il souhaite être.

Va alors commencer une aventure hors du commun entre prostitution, amours déchus, et rencontre impromptues. Pour devenir une femme, il sait qu’il peut compter sur Paola, sa nouvelle belle-mère qui fait de lui une vraie Feminnela, pas encore prostituée. Son arrivée à Naples va être décisive. Quelques semaines dans la rue à satisfaire tous les vieillards alcooliques et clochards. La tourmente n’a de cesse et la pression monte au fil des pages. On se retrouve dans la peau cabossée et l’âme abîmée de cette jeune femme sortie de l’aristocratie pour atterrir dans des rues peu fréquentables.

« Les hommes flottent entre ciel et terre. Les femmes rampent dans l’herbe, leur corps sali de boue, les narines pleines d’odeurs. La robe n’est pas qu’un simple vêtement, elle fait le lien entre nous et les choses. Comment pouvez-vous n’être qu’un garçon ? Comment pouvez-vous souffrir d’un manque qui sans cesse vous appelle à compléter votre existence dans la multiplication des aventures ? Car une seule femme ne saurait vous satisfaire. Vous les voulez toutes et vous n’en voulez qu’une : celle que vous êtes, que vous cherchez encore et encore partout où les femmes font nombre. »

Le regard du narrateur sur lui-même change doucement, apprendre à être une femme, c’est apprendre avant tout à servir un homme, lui dit-on. Et elle est prête à tout pour y parvenir, sa beauté aidant particulièrement à lui ouvrir des portes. Elle rencontrera le genre humain. L’homme en particulier, qui n’a peur de rien, qui est névrosé par son sexe et ne peut survivre sans un peu d’amour, même lointain et imaginaire. Alors, reniera-t-elle tout ce qu’elle fut dans une vie précédente ou finira-t-elle par redevenir ce que la nature voulait qu’elle soit ?

« Le monde s’offre à hauteur de notre dislocation. J’aime en moi une femme dont je ne saurais dire qu’elle est autre que moi, non par ce voeu que les amants érigent en sentiment fusionnel, mais par ce que cet autre réside dans le moi en part indissociable. Le ver est dans le fruit, ou plutôt cet espoir de faire durer l’arc fulgurant de la connaissance. Je ne suis plus moi, nous sommes deux à te parler. Tu as en face de toi un homme et une femme, c’est un bon point de départ. Je crois être capable d’aller encore plus loin, et le monde, éparpillé comme je le suis, parlera davantage. »

 

Je finis le résumé sur ces quelques mots qui me permettent de parler d’un des thèmes forts de ce roman, à savoir le thème de la religion, de ce dieu tout puissant qui nous aurait fait tel que nous sommes et de la nature face à la liberté. Nous retrouvons beaucoup de discours à base philosophique (et ce n’est pas de la philo de bas étage) très intéressant. C’est un roman absolument fascinant sur le genre, comme on a pu en lire des dizaines l’n dernier. Cependant, celui-ci a quelque chose d’un peu différent. Une langue chantante, une poésie omniprésente, et malgré quelques (grosses) longueurs, on se laisse happé par ce personnage hors du commun, qui se plait à s’appeler le bizarre, et nous suivons avec un plaisir non dissimulé son expérience. 
Le seul point négatif étant ces quelques longueurs dont je parle juste au-dessus. Je souligne également les changements brutaux de situations que j’ai trouvé déstabilisant. Cependant, ce roman demande de la concentration, et peut-être me suis-je laissé emporter à quelques rêveries futiles ou au son d’une mélodie envoutante. 

 

« Vous vous aimez furieusement, aveuglément. Votre démarche le prouve quand vous circulez parmi nous. Le moindre de vos estes est un signe accordé par charité à ceux que vous charmez, mais l’essentiel est ailleurs. Les regards admiratifs jouent le rôle d ce miroir. Vous cherchez chez les autres ce que vous ne pouvez trouver seul, la confirmation que vous êtes la figure aimable, le seul être capable d’embraser votre coeur, chose tellement impossible n’est-ce pas ? »

 

Quoi qu’il en soit, si vous voulez passer un bon moment dans une époque (pas si) révolue, je vous invite à lire et partager ce roman à tendances masochistes bien loin de quelques navets qu’on a pu nous proposer… 
A bon entendeur !

 

Ouvrage classé par l’éditeur comme Littérature, art, OVNI, et disponible aux éditions Le Tripode à partir du 4 Septembre 2014. La couverture reproduit une oeuvre de l’artiste néerlandaise Desiree DOLRON extraite de la série Xteriors.

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À propos de Antoine

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