Archives mensuelles : août 2014

La classe pipelette, Susie MORGENSTERN

« Le soir, tous devant la télé, nous réussissons très bien à parler en zappant. En plus, papa lit les messages sur son portable à table, et mon grand frère mange devant son ordinateur. L’humanité évolue, elle progresse. Pourquoi pas l’école ? »

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A l’heure où Télérama s’apprête à sortir son nouveau numéro avec un dossier spécial sur les tensions entre parents et professeurs, Susie MORGENSTERN, elle, se met dans la peau de Catherine, jeune enseignante en classe de CM qui ne sait pas comment remédier aux bavardages de ses élèves. Et, évidement, les parents ont leur mot à dire.

Dans une société où le métier d’enseignant est parfois bafoué plus qu’aduler, Susie MORGENSTERN, en quelques pages, nous montre trois points de vues différents : celui de l’élève, celui de l’enseignant, et celui des parents.
Pour Catherine qui n’en peut plus d’entendre les enfants blablater pendant qu’elle parle, toutes les solutions semblent bonnes. Elle se confie et n’hésite pas à aller au bout de ses pensées, quitte à choquer, à provoquer. Les bavards ? Elle voudrait les égorger, les enfermer dans une cage, les bâillonner voir les étrangler. 
Mais ces méthodes étant un peu extrémistes, elle opte pour des choses plus culturelles qui pourraient faire réfléchir les enfants. et doucement, au fil des pages, elle sombre dans une dépression jusqu’à l’inévitable remplacement. Elle doute d’elle-même, et l’inspectrice finira de lui faire perdre toute confiance en elle. Un mois d’absence. Et un remplacant. Il n’est pas très rigolo, et même si les enfants l’appellent Monsieur Gaga, ils n’en mènent pas large face à ce bonhomme plus effrayant que King Kong lui-même…

Ce mois permet à Catherine de réfléchir librement. Alors, trouvera-t-elle une solution ?

« En quinze ans de carrière d’enseignant remplaçant, je n’ai jamais vu une classe pareille. Avec elle, les pires punitions ne marchent pas. Dommage que nous n’ayons plus le droit de donner des claques et d’administrer des châtiments corporels. Face à des démons pareils, c’est la seule méthode qui pourrait réussir. Adieu à cette classe infernale. Et bonne chance à cette héroïque jeune femme. »

Ce livre est très étrange. il ne répond pas fondamentalement aux questions de l’éducation et de la place d’un professeur dans la vie d’un enfant. De plus, l’écriture irréprochable de Susie MORGENSTERN trouve ici une petite faiblesse. Ce livre, qui est dans la collection Mouche de l’école des loisirs, s’adresse à de jeunes lecteurs des classes primaires. Pourtant, une violence qu’ils ne soupçonnent peut-être pas dans la tête d’un adulte est présente et illustrée par des mots qu’on leur empêche généralement d’utiliser… 

« Je hais, je déteste, j’exècre l’école. Je ne suis pas du genre vomisseur, mais je vomis intérieurement toute la journée, vissé à cette chaise abominable, enchaîné à ce bureau de misère. » (Renaud)

Alors que penser de ce roman ? S’adresserait-il plus particulièrement à des adultes, afin de leur donner quelques pistes pour gérer une classe, ou est-il vraiment à destination des enfants ? J’aurais aimé lire un roman qui commence comme celui-ci se termine. J’aurais aimé pouvoir le conseiller, mais il me semble ici difficile de prendre cette responsabilité. Tous les parents ne lisent pas les livres qu’ils achètent à leurs enfants, et ici pourtant il le faudrait, parce qu’il me semble que chaque enfant peut avoir une réaction différente, voir inattendue. 

Pour vous illustrer mes propos, je vous propose une nouvelle citation, tirée tout droit d’un petit mot de Enzo, le plus bavard de tous après Renaud :

« Je ne le fais pas exprès, mais si je n’ouvrais pas ma grande gueule, je pense que la parole me sortirait par les oreilles ou par le nez. »

Susie MORGENSTERN est partie sur un terrain glissant, et il n’est pas imaginable de lire ce roman sans lire quelques excès de parole, mais quel dommage.

Ouvrage disponible aux éditions Ecole des loisirs dans la collection Mouche depuis Août 2014.

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L’homme qui s’aime, Robert ALEXIS

« J’ai un immense besoin de vous. Il me faut un relai, un regard étranger par lequel je pourrais m’observer et jouir de ma personne. Voulez-vous être ce miroir ? »

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Cette simple phrase me fait aimer ce livre. Il est comme un bonbon acidulé qu’on met sur sa langue en attendant que le temps reprenne son cours. Parce que oui, en lisant ce texte, le temps s’arête. 
Nous sommes plongé au coeur de la fin du XIXe siècle et début du XXe dans un Paris qu’on n’a que trop peu l’habitude de savourer. Nous nous retrouvons avec un jeune homme imbu de sa personne, qui ne jure que par son physique, même si un miroir ne lui sert qu’à recoiffer sa tignasse. Il n’a jamais pu aimer parce qu’il n’a jamais trouvé personne dont l regard reflétait réellement tout l’amour qu’il se porte à lui-même. C’est là sa tragédie. Il ne peut aimer une femme parce qu’une femme n’est pas lui. 
Pourtant, un jour, lors d’une réception chez une comtesse, notre narrateur va vivre quelque chose qui va bouleverser sa vie et son regard sur le monde : la comtesse l’invite dans sa chambre et va faire de lui sa servante.
Elle va le travestir, le punir, et lui ordonner de se regarder dans un miroir. Il va alors voir la femme qu’il a toujours attendu, celle qu’il a toujours cherché sans trop oser croire la rencontrer un jour. Il est devenu ce qu’il est, ce qu’il souhaite être.

Va alors commencer une aventure hors du commun entre prostitution, amours déchus, et rencontre impromptues. Pour devenir une femme, il sait qu’il peut compter sur Paola, sa nouvelle belle-mère qui fait de lui une vraie Feminnela, pas encore prostituée. Son arrivée à Naples va être décisive. Quelques semaines dans la rue à satisfaire tous les vieillards alcooliques et clochards. La tourmente n’a de cesse et la pression monte au fil des pages. On se retrouve dans la peau cabossée et l’âme abîmée de cette jeune femme sortie de l’aristocratie pour atterrir dans des rues peu fréquentables.

« Les hommes flottent entre ciel et terre. Les femmes rampent dans l’herbe, leur corps sali de boue, les narines pleines d’odeurs. La robe n’est pas qu’un simple vêtement, elle fait le lien entre nous et les choses. Comment pouvez-vous n’être qu’un garçon ? Comment pouvez-vous souffrir d’un manque qui sans cesse vous appelle à compléter votre existence dans la multiplication des aventures ? Car une seule femme ne saurait vous satisfaire. Vous les voulez toutes et vous n’en voulez qu’une : celle que vous êtes, que vous cherchez encore et encore partout où les femmes font nombre. »

Le regard du narrateur sur lui-même change doucement, apprendre à être une femme, c’est apprendre avant tout à servir un homme, lui dit-on. Et elle est prête à tout pour y parvenir, sa beauté aidant particulièrement à lui ouvrir des portes. Elle rencontrera le genre humain. L’homme en particulier, qui n’a peur de rien, qui est névrosé par son sexe et ne peut survivre sans un peu d’amour, même lointain et imaginaire. Alors, reniera-t-elle tout ce qu’elle fut dans une vie précédente ou finira-t-elle par redevenir ce que la nature voulait qu’elle soit ?

« Le monde s’offre à hauteur de notre dislocation. J’aime en moi une femme dont je ne saurais dire qu’elle est autre que moi, non par ce voeu que les amants érigent en sentiment fusionnel, mais par ce que cet autre réside dans le moi en part indissociable. Le ver est dans le fruit, ou plutôt cet espoir de faire durer l’arc fulgurant de la connaissance. Je ne suis plus moi, nous sommes deux à te parler. Tu as en face de toi un homme et une femme, c’est un bon point de départ. Je crois être capable d’aller encore plus loin, et le monde, éparpillé comme je le suis, parlera davantage. »

 

Je finis le résumé sur ces quelques mots qui me permettent de parler d’un des thèmes forts de ce roman, à savoir le thème de la religion, de ce dieu tout puissant qui nous aurait fait tel que nous sommes et de la nature face à la liberté. Nous retrouvons beaucoup de discours à base philosophique (et ce n’est pas de la philo de bas étage) très intéressant. C’est un roman absolument fascinant sur le genre, comme on a pu en lire des dizaines l’n dernier. Cependant, celui-ci a quelque chose d’un peu différent. Une langue chantante, une poésie omniprésente, et malgré quelques (grosses) longueurs, on se laisse happé par ce personnage hors du commun, qui se plait à s’appeler le bizarre, et nous suivons avec un plaisir non dissimulé son expérience. 
Le seul point négatif étant ces quelques longueurs dont je parle juste au-dessus. Je souligne également les changements brutaux de situations que j’ai trouvé déstabilisant. Cependant, ce roman demande de la concentration, et peut-être me suis-je laissé emporter à quelques rêveries futiles ou au son d’une mélodie envoutante. 

 

« Vous vous aimez furieusement, aveuglément. Votre démarche le prouve quand vous circulez parmi nous. Le moindre de vos estes est un signe accordé par charité à ceux que vous charmez, mais l’essentiel est ailleurs. Les regards admiratifs jouent le rôle d ce miroir. Vous cherchez chez les autres ce que vous ne pouvez trouver seul, la confirmation que vous êtes la figure aimable, le seul être capable d’embraser votre coeur, chose tellement impossible n’est-ce pas ? »

 

Quoi qu’il en soit, si vous voulez passer un bon moment dans une époque (pas si) révolue, je vous invite à lire et partager ce roman à tendances masochistes bien loin de quelques navets qu’on a pu nous proposer… 
A bon entendeur !

 

Ouvrage classé par l’éditeur comme Littérature, art, OVNI, et disponible aux éditions Le Tripode à partir du 4 Septembre 2014. La couverture reproduit une oeuvre de l’artiste néerlandaise Desiree DOLRON extraite de la série Xteriors.


La chute des princes, Robert GOOLRICK

« Parfois, c’est moi qui ouvre ou ferme la boutique. J’ai les clefs. Je peux entrer quand bon me semble. Certains matins, j’arrive plus tôt pour le seul plaisir de sentir l’odeur de tous ces livres autour de moi. Toutes ces portes offertes. Tous ces mondes. Je recommande des lectures aux clients, ensuite ils reviennent me dire ce qu’ils en ont pensé. Maintenant, dans le quartier, on connait mon nom donc la relation est devenue personnelle. Malgré le carnage causé par le livre électronique, et toutes les menaces qui pèsent sur le métier de libraire, il y a encore des gens pour aimer le poids et le contact d’un vrai livre, des gens qui en empilent à côté de leur lit en attendant de les lire. »

la chute des princes

Il est puissant dans le monde des puissant. Il se sent au-dessus et se trou le cerveau à grande dose d’alcool et de cocaïne. Le pognon lui tombe dans les poches et il le re dépense aussitôt. Restau, fiesta, casino, putes, drogues. Il n’a pas de limites. Il vit dans les années 80 à New-York et il est trader.
On va suivre la vie du narrateur année après année. De sa vie sentimentale à sa vie professionnelle en passant par les inévitables amis de défonce plein aux as. 
On peut rêver en lisant les quelques lignes de la solitude de cet homme qui se construit dans le regard des autres. Dans l’argent des autres. On peut rêver en voyant la simplicité d’une vie faite d’argent, de strass et de paillettes. Une vie où l’amour a sa place, mais n’est pas devant le désir et les pulsions. Une vie où on peut dormir dans un loft au dessus d’un jacuzzi d’un mètre de profondeur.
Seulement la vie d’un trader est stressante. On fait la fête tous les soirs pour décompresser des grosses journée, et le matin à 6h il faut remettre ça. Un bon rail de coc’, une bonne rasade de whisky, et c’est reparti. Mais tout excés à ses conséquences, et notre cher narrateur qu’on suit sans vraiment savoir si on l’aime ou si on a pitié de lui, nous prévient dés le titre de son livre. La chute est là, elle approche, et on la voit, on la sent à travers les crises cardiaques des collègues où la femme retrouvée morte dans son vomi sur ses draps à cause d’un excès d’héroïne. Le stress est plus pesant avec les jours qui passent, et la pression toujours plus forte. 

Robert GOOLRICK nous propose ici un roman fait d’une trame narrative hors paire. Je suis encore aujourd’hui en pleine interrogation quant à mon réel amour pour ce livre. Certains chapitres m’ont paru étrangement longs, alors que d’autres m’ont beaucoup plus intéressés. Le choix du thème n’est pas très original, ni même traité de façon bien différente des autres. Seulement voilà, il y a une façon de conter ce personnage qui fait qu’on a envie de connaître sa chute, et surtout savoir s’il s’en remet ou non. 
On se retrouve submergé d’une espèce d’empathie qui nous dégoûte. Comment être empathique pour un type qui traite les petites gens comme de la merde ? Pour quelqu’un qui nous rappelle qu’on n’aura jamais dans notre porte-feuille la somme qu’il gagne en une journée ? 

Bienvenu dans le monde terrible du trading aux Etats-Unis. Vous entrez dans un monde que vous ne connaissez peut-être pas, et le voyage s’avère être mouvementé. Alors, accrochez-vous.

Roman disponible aux éditions Anne Carrière à partir du 28 Août 2014. Traduit de l’anglais par Marie de PREMONVILLE.


Price, Steve TESICH

« Je mettrais ma main au feu,
Oui, je mettrais ma main au feu
Que tout homme est une île.
Et contrairement à ceux qui disent
Que toujours il étincelle,
Moi, je mettrais ma main au feu
Que le soleil
Parfois ne brûle nulle part.
Et je mettrais ma main au feu,
Bien que nous soyons tous bons à crever,
Qu’un jour un salaud, un pourri
Trouvera le moyen de passer au travers
Et de vivre éternellement
Sans en payer le prix. »


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DanielPRICE est lutteur. et malgré les apparences du premier chapitres nous n’allons pas étudier la testostérone chez les lycéens mais plonger au plus profond de leur âme.

Le livre commence sur un échec. Un échec qui n’en est peut-être pas un puisqu’il semble être voulu. Alors qu’il mène son combat, que le public l’adule dans un silence de mort, Price choisit de se laisser abattre malgré le regard de feu de son entraîneur.

Sur le chemin du retour, Price va nous parler de son quartier, de l’East Chicago, et particulièrement d’un petit quartier où tout semble plus simple : Aberdeen Lane.
C’est ici qu’il voit pour la première fois Rachel. Rachel qui va le construire, qui va le faire grandir, mûrir et se remettre en question.
Ses deux amis, Larry et Billy, à peu prés aussi pommés que lui, vont doucement s’éloigner de son récit pour laisser la place à Rachel et son caractère original qui empêche quiconque de la cerner.
Billy, Larry et Daniel, les trois anciens inséparables, ne se retrouvent plus que pour de grandes questions métaphysiques, malgré eux.

Tiraillés entre la violence, la tristesse, la peur de soi et des sentiments encore jamais explorés, les différents personnages évoluent à travers une ville industrielle où règne un homme au large sourire en haut d’une enseigne où gît le pétrole.
Tantôt dans la folie, tantôt dans le désespoir, ils vont s’accrocher les uns aux autres pour couler ensemble.

Daniel, quant à lui, évolue entre son père très malade atteint d’un cancer et d’une folie passagère et sa mère qui semble effacée et pleines de bonnes intentions. Entre religion, bougies purifiantes et voyance dans du marc de café, elle cherche sa place d’immigrée depuis déjà trop longtemps et semble prête à éclater.

Daniel, pourtant, va trouver la force de vivre un idylle amoureux hors du commun le temps d’un été. Peut-être pour s’éloigner de son quotidien, peut-être parce que ses hormones le travaille. Il part à la recherche de l’île de la tranquillité avec une Rachel tiraillée par David, son père, et Daniel, son amant.
Prêt à tout pour qu’elle montre l’amour qu’elle lui porte, Daniel va jusqu’à se mettre à la poésie et s’inventer des vies pour Rachel.

Vous l’aurez compris, une épée de Damoclès est pendue sur la tête des personnages de Steve TESICH. Ensemble, ils évoluent vers une quête de liberté et de bonheur, mais l’adolescence réserve bien des surprises.

 

« (nous sommes dans le journal intime de Poochini, un chien d’aveugle.) 5 Avril. Il pleut toujours. C’est agréable d’avoir un foyer, un maître, une occupation et un toit au-dessus de ma tête. Mais, je n’arrête pas de me dire, ça doit être agréable aussi de galoper sous la pluie, de m’arrêter sous les arbres, de me secouer et de reprendre ma course.

21 Avril. J’ai vu un chat aujourd’hui. Un matou tout à fait ordinaire. Mais je me suis demandé pourquoi il n’y avait pas de chats d’aveugle. Ne sont-ils pas assez intelligents pour suivre une formation ? Ou peut-être préfèrent-ils ne pas avoir de responsabilités. Trop intelligents, peut-être ? »

 

Il s’agit ici du premier roman de l’auteur de Karoo, publié aux Etats-Unis en 1982 et oublié en France jusqu’à aujourd’hui. Et quelle erreur. Steve TESICH nous renvoie à nos angoisses, à nos fantasmes et à nos images en nous faisant rêver dans un univers bien ancré dans la ville et la technologie.
Avec des sujets qui semblent lui tenir à coeur, l’auteur et scénariste nous propose un texte plein d’émotions et de questionnements. L’emprise des sentiments sur la liberté et la façon de vivre, de voir les choses.
Un roman sur la relation entre un père et son fils, sur le mensonge, et sur l’amour. Un roman qui montre le passage d’adolescent à adulte en une fraction de seconde. Encore un, me direz-vous. Pourtant, celui-ci n’est pas comme les autres. Celui-ci est réel.
Steve TESICH nous offre un second ouvrage, un dernier ouvrage. Et c’est un vrai petit bijou. Un vrai petit deuxième chef-d-oeuvre que je vous incite fortement à lire.

Prenez du plaisir, ouvrez ce livre, et ne l’abandonnez pas. vous risquez d’être surpris par vous-même.

Ouvrage disponible aux éditions Monsieur Toussain Louverture à partir du 22 Août 2014. Traduit de l’Anglais par Jeanine HERISSON.


Debout-Payé, GAUZ

« 14 Juillet (3). Le plus étonnant ne se trouve pas dans la parade de tous ces engins de mort. Le plus étonnant est dans ce public qui l’applaudit. »

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Armand Patrick Gbaka-Brédé, alias GAUZ, nous offre ici un roman étonnant et… détonant !
Rendez-vous dans les grandes enseignes de parfumeries et autres commerces sur les Champs Elysées et à la Bastille.
Le narrateur est fils et petit fils de vigile. Une longue lignée de surveillants, de Debout-Payés. Un métier qui consiste à donner une impression de sécurité, qui semble exclusivement réservé aux noirs à Paris parce qu’ils ont le physique pour ça. Parce qu’ils font peur.

Mais derrière cette carapace qu’on croise sans vraiment regarder se cache un homme. Un homme qui vit debout pour toucher un SMIC, quand il a des papiers et qu’on décide de le payer. On retrace l’histoire des années soixante, avec l’arrivée d’un borgne au gouvernement, jusqu’à l’événement mondial du 11 Septembre qui a bouleverser l’Amérique, mais aussi les quatre autres continents.
Pour retracer cette période de l’histoire, l’auteur nous propose trois époques mythiques : l’âge de bronze, l’âge d’or, et l’âge de plomb. On y voit très clairement une évolution, ou un effondrement des relations France-Afrique, on y sent tous les préjugés, on y croise tous les clichés, du patron qui ne voit que son capital au client simple passant ou à tendance cleptomane…

Derrière un vigile se cache une histoire, une culture et une philosophie. GAUZ nous donne un échantillon, sous forme d’interludes, de pauses, de ce qu’il a pu voir, entendre, et même sentir pendant ses heures de travail.
On y trouve ainsi des pensées, ou des constat de cet acabit :

« RADIO CAMAIEU. C’est la musique difusée à longueur de journée dans le magasin. Avec Radio Camaïeu, en moyenne sur 10 chansons, 7 sont chantées par des femmes, 2 en duo avec un homme, une seule par un homme. A raison de 3 minutes par chansons, soit 20 chansons à l’heure, le vigile tourne à 120 horreurs sonores en 6 heures de vacation. La pause est une grande avancée syndicale. »

On retrouve ici les thèmes chers à GAUZ, lui-même ancien vigile et homme engagé qui s’est battu pour des valeurs comme l’internet libre en Afrique ou consultant à l’OIF.

Nous retrouvons un peu plus loin dans le livre une pensée pour le moins intrigante. L’analyse n’est pas nécessaire, la phrase parle d’elle-même et le ton caustique de l’auteur nous enchante une fois encore :

« TATOUAGES. Sur le cou, son tatouage aux traits fins et précis représente un lotus qui a le même graphisme que « Lotus », la marque de papier hygiénique. Avec sa peau très pâle, c’est un peu comme si elle avait un rouleau de PQ coincé entre la tête et les épaules. »

Mais comme je vous l’ai dit, au-delà de ces passages qui prêtent à sourire tout en se demandant qui ont est par rapport à ces gens-là, GAUZ propose un réel arrêt sur image sur la société française et humaine. C’est une vision à la fois noire et pleine de compassion pour ces pauvres gens que nous sommes. Pour ces pauvres gens qui pensent qu’un vigile ne peut pas connaître le cinéma ou la littérature.
Nous entrons dans une fiction qui n’en est plus une quand le livre se ferme. Nous voyons l’humanité à travers les soldes, la crise et la crainte. Et si tout s’embriquait pour ne former plus qu’un seul bloc ? Et si le problème venait de l’argent, des actionnaires, du capitalisme et de toutes ces boutiques pour riches où une femme se maquille sous son voile avec dans la main un parfum de marque Givenchy qui hurle « Soyons réaliste, demandons l’impossible ».

Dans un monde où tout est contrôlé, où l’achat n’est plus volontaire mais déclenché, où on ne choisit plus mais où on choisit pour nous, GAUZ nous peint une société qui ne cesse de consommer. Une société qui a peur de repartir à l’âge de pierre, une société qui culpabilise d’être… Ou de ne pas être.

Avec une écriture poignante, des thèmes forts et empreints dans une ambiance palpable, GAUZ nous donne la définition du mot Absurde que déjà, au XIXe siècle, Alfred JARRY employait.

Politique, fric, nouvelles technologies, tout y passe. De la jeune qui fait un selfie dans un magasin de fringues pour se voir alors qu’un miroir taille humaine se trouve juste à côté d’elle à l’homme en costard cravate avec un sac à dos et un sac bandoulière qui semble bien parti pour taper un sprint s’il se fait choper… Personne n’est épargné. Et c’est comme cela qu’on arrive à une conclusion qui laisse à réfléchir, et qui nous dit tout simplement :

« DILUTION PIGMENTAIRE. Plus on s’éloigne de Paris, plus la peau des vigiles éclaircit vers le beur. En province, loin, loin dans la France profonde, il y a même des endroits où il paraît qu’il y a des vigiles blancs. »

Prenez ce livre, ne  le lâchez pas. Suivez GAUZ et ses anciens à travers les générations et la vie française dans les grandes boutiques de Paris. Prenez la clé de cet appartement de 16m carré qui semble être un vrai bonheur, mais surtout, n’oubliez pas vos papiers… Sinon, cachez-vous.

Ouvrage disponible aux éditions du Nouvel Attila à partir du 28 Août 2014. 

Le Nouvel Attila est également l’éditeur du magnifique Aujourd’hui l’abîme de Jérôme BACCELLI dans lequel certains sujets se croisent avec l’ouvrage de GAUZ. A bon entendeur !


Addiction Blake NELSON

« Au Carlton, je nous achète deux cornets de pop-corn et on s’installe dans la salle avec nos camarades de désintox. Il ne se passe rien de spécial. On suit le film, contents d’être près l’un de l’autre. Ca nous suffit. Nos avant-bras se frôlent et on se tient discrètement la main. »

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Maddie, seize ans, va faire un tour en cure de désintox. Elle a passé son premier palier de sevrage et nous la retrouvons donc au second. Elle est presque prête pour sortir, même si la tentation risque encore d’être un peu forte. Elle voit ses camarades partir les uns après les autres, et elle s’ennuie de plus en plus dans cette atmosphère pesante mais sécuritaire. Le Mardi, c’est soirée ciné ! Elle y allait tout le temps avec Trish avant que cette dernière ne rentre chez elle. Aujourd’hui elle est seule et décide d’y aller quand même. C’est la seule façon de voir du monde extérieur, aller en ville, et rencontrer des mecs. La navette qui l’emmène est vide, mais au dernier arrêt, un jeune homme un peu plus âgé qu’elle rentre dans le bus. Il s’appelle Stewart, et c’est le début d’une longue histoire…

 

Une ambiance très particulière parcourt ce roman. Nous nous retrouvons dans la peau d’une droguée alcoolique qui vit son sevrage avec certaines difficultés. Il y a évidement des moments ou tout roule, mais la vie est faite de hauts et de bas, et parfois ça peut être la catastrophe.
Maddie évolue sur une corde raide. Tant qu’elle y reste tout va bien, mais si elle tombe, alors tout est possible. Entre regrets, remords, et combat difficile, nous sommes parcouru d’émotions fortes.
Sans aucune retenue, ce livre sur la drogue et l’alcool chez les ados peut sans aucun problème parler à grand nombre de personnes.

Tous les personnages y sont représentés. Du dealer au buveur frénétique en passant par l’intellectuel coincé et le geek qui connait mieux un système informatique qu’une femme. Tous les personnages ont leur importance, et tous ensemble permettent l’évolution du microcosme qu’est l’humanité.
Et d’humanité, ce roman n’en manque pas.
On passe un moment un fort mais bon. Il est dans une énergie rapide où le lecteur devient frénétique. L’écriture est poignante et travaillée.

Que demander de plus ?

 

Ouvrage disponible aux éditions Albin Michel dans la collection Wiz depuis Avril 2014. Traduit de l’anglais par Cécile MORAN.


Le ciel nous appartient, Katherine RUNDELL

 » – Tu viens ? dit-il, la main tendue.
Sophie se rendit compte avec stupéfaction qu’il n’était même plus question de tergiverser. Peut-être parce qu’elle était éblouie par tant de beauté. Peut-être parce qu’on a tous besoin, de temps en temps, de se montrer téméraire, de faire quelque chose de stupide et d’inconsidéré.
 – Oui, dit-elle. Je viens. »

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Dés son plus jeune âge, alors qu’elle n’est encore qu’un nourrisson, Sophie est victime d’un naufrage. C’est Charles Maxim qui va la retrouver dans un étui à violoncelle, flottant sur les vagues. Il la ramène donc à Londres et décide de l’éduquer comme sa propre fille tout en ne lui cachant jamais la vérité.

Sophie va grandir à travers les livres et la philosophie de Charles. Elle n’ira pas à l’école mais apprendra avec son tuteur, elle saura lire et compter sans l’aide de professeurs. Charles décide de lui apprendre l’importance de la vie, et à travers sa philosophie nous retrouvons tous un peu de nous-même.

Un jour pourtant, les inspections sonnent à la porte pour voir si Charles est apte à s’occuper d’une jeune fille. Sophie a alors douze ans, et le verdict tombe.

Commence alors une course infernale sur les toits de Paris où Sophie cherche sa mère. Elle va rencontrer Matteo et sa bande, les danseurs du ciel, et alors rien ne pourra les arrêter. Pas même le gardien de l’enfer.

 

Le roman de Katherine RUNDELL font parti de ceux où la poésie imprègne le lecteur. Il fait parti de ces romans que nous aurions aimé écrire.
Tout y est. On retrouve une écriture menée avec brio pour garder le lecteur tout en lui rappelant la période à laquelle se déroule l’histoire (début XXe), mais nous avons aussi des images plein la tête, une réflexion poétique et philosophique rare et simple…

Sans oublier l’aspect vertigineux. On ne peut pas rester de marbre sur ces toits face à ces escalades. Un vertige nous prend et ne nous lâche plus, contradictoirement avec ce que nous ressentons pour ces personnages hors du commun.

Attention, les enfants ne sont pas que dans les rues. En lisant ce roman vous ne cesserez de lever les yeux pour voir s’il n’y a pa quelques danseurs qui saute de toits en toits…

 

Ouvrage disponible aux éditions Les Grandes Personnes à partir du 18 Septembre 2014. Traduit de l’Anglais par Emmanuelle GHEZ.