Corps à l’écart, Elisabetta BUCCIARELLI

« Toute la zone avait pris de la valeur : elle possédait désormais son hypermarché issu de la mondialisation, ses ronds-points, ses poubelles en plastiques et ses jardins d’enfants cernés de murs en brique rouge. Iac a emprunté l’avenue qui reliait la route aux immeubles blancs. C’était des parallélépipèdes aux façades presque entièrement décrépies ; sur les balcons s’alignaient, tels des yeux sans pupilles, les paraboles de la nouvelle parole divine. Il a lancé un regard au jardin d’enfants, fermé jusqu’à seize heures pour des raisons qui lui avaient toujours paru obscures. Il a souri malgré lui : aucun jeu du parc n’avait échappé à la rouille, coupante, subversive. Les bans étaient tapissés de guano, aucun ballon, aucun éclat de voix, aucun bambin. Tout ceci avait fait fuir les enfants. »

 

corps à l'ecart

 

Les éditions Asphalte et Elisabetta BUCCIARELLI nous emmène en Italie, et plus particulièrement dans la Lombardie. Pour ceux qui ne connaissent pas, il s’agit de l’une des régions d’Italie la plus touchée par les trafics de déchets. Un extrait de Ecomafia vous explique tout à la fin du livre. Et c’est à en tomber à la renverse.

C’est donc sur des airs de Radiohead, U2 ou même David BOWIE que nous allons suivre un jeune qui a fuit son confort pour faire le choix de vivre dans une décharge. Accompagné de plusieurs clodos, comme on les appelles, il s’est créé une petite routine. La semaine il récupère les ordures au milieu du bruit, de la puanteur et des bulldozers qu’il va vendre avec son ami sur le marché le Samedi matin.
Au milieu de cette routine bien construite, nous avons aussi un bel aperçu de l’angoisse de vivre au milieu des déchets urbains. Entre la boue, qu’on surnomme La Chose, qui avale tout ce qui a le malheur de la toucher, le propriétaire de la décharge qu’il faut penser à payer pour l’installation, les incendies, la violence et les gitans qui arrivent, la vie est loin d’être tranquille.
Iac a cependant un contact avec l’extérieur. Il y a la belle Silvia qu’il a connu au lycée et qu’il aimerait bien invité. Son frère qui désobéit beaucoup, puis son ami Lira Funesta qui parle trop. Sans oublié les skateurs qui viennent faire une visite de courtoisie et fumer un petit pétard de temps en temps, et le pompier qui semble être attiré par cette vie sans vraiment savoir pourquoi.

 

Vous l’aurez compris, la vie dans la décharge ne ressemble en rien à celle de la vie urbaine. Et pourtant, on ne peut pas faire plus au centre de la ville. Parmi les habitants de la décharge on retrouve des personnalités toutes différentes ; il y a un vieux qui passe son temps à picoler et dormir caché sous une couverture, un Turc qui surveille les alentours et fait les appels à la prière depuis un monticule d’horreurs, et un géant qui vient du Zimbabwé qu’on n’a pas envie d’emmerder.
Ensemble, ils vont tous découvrir des déchets toxiques qui n’auraient jamais dû se trouver là et qui vont bouleverser leur quotidien.

 

« Certains événements importants se passent en un instant. Il y a un avant et un après, qui s’opposent. Une maladie, une perte, une cicatrice. Certains arrivent sans raison, d’autres simplement parce que nous les déclenchons. A l’aide de nos mots, de nos gestes ou de certaines omissions. Quelque chose arrive, malgré nous ou à cause de nous. Et nous sommes déjà après. »

 

Elisabetta BUCCIARELLI semble être de ces auteurs qui savent trouver de la poésie même dans les choses les plus laides. Avec son roman elle dénonce surtout la société contemporaine qui veut tout tout de suite non pas par envie, mais par besoin. Elle dénonce la consommation excessive qui transperce les villes pour être à la mode.
Ce n’est pas simplement un roman italien sur le problème du trafic de déchets en Lombardie mais c’est un roman qui s’adresse à tous. Qui atteint notre orgueil. Qui veut nous faire réfléchir sur notre condition. C’est un roman sur l’individualisme au sein d’une famille, d’une communauté, d’un pays ou d’un monde. C’est un roman qui nous met face à ce que nous devenons, à ce qu’on veut que nous devenions.

On parcourt les pages avec dans le nez l’odeur de la mort, de la pourriture, et avec dans la tête des images violente. Pourtant on n’arrive pas à quitter nos personnages, et lorsque le contraste de leur vie se fait avec celui d’un chirurgien plastique, on prend en pleine face toute l’absurdité du monde et de ce qui nous entoure. Mais dans quel camp sommes-nous, si tant est qu’il y en ait plusieurs ?

 

Vous l’aurez compris, j’ai passé des moments formidables sous la plume de Elisabetta BUCCIARELLI. J’ai réécouté mes vieux classiques avec la playlist qu’elle a proposé à Asphalte, et je ne suis pas sorti indemne de ce roman fort de la rentrée d’hiver.

 

Ouvrage paru aux éditions Asphalte depuis Janvier 2014. Traduit de l’Italien par Sarah GUILMAULT.

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À propos de Antoine

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