Le facteur Phi, Franck MANUEL

« Combien ça pèse, un facteur ? La masse en es considérable. Je pédale, en danseuse. Bâbord. Tribord. Bâbord. Tribord. Bâbord. Tribord. Les gravillons comme des trais qui filent dans l’autre sens. Combien de vivants, en voyant le facteur sillonner la plaine qui s’étend devant la fenêtre, prennent conscience de l’extraordinaire phénomène ? Combien voient l’énorme masse qui passe sous leurs yeux comme une comète ? Combien savent la force de résistance qu’il faut à la réalité alentour pour ne pas être entraînée par la pesanteur de cette lourde chimère qu’est un facteur ? »

phi

Beaucoup pensent que les facteurs de campagne ont la belle vie ! Ils se promènent sur leur vélo après avoir trié le courrier, ils s’arrêtent dans toutes les demeures pour boire un petit canon, ils partagent certains secrets et finissent par continuer leur route, tracer leur chemin, en forçant toujours plus sur leurs mollets.

Et bien ceux qui pensent ça ont raison. En partie, évidement.

Dans cet ouvrage, nous allons suivre le facteur. Il passe d’une maison à une autre, d’une famille à une autre. Tous lui offrent un petit verre pour qu’il s’hydrate. Tous lui racontent leurs petits soucis. Le facteur sait tout. Il connait tout. Qui est mort ? Qui a déménagé ? Pourquoi, quand, comment ? Rien ne peut lui résister. Il connait ses clients comme sa poche, et tout roule.

Tout roule jusqu’à la prise de conscience de la mort. Son ami Jean a une mère mourante. Un cancer généralisé qui ne laisse à sa génitrice que quelques jours. Le facteur prend alors la nouvelle en pleine face et a l’impression saugrenue que son ami comprend mieux la vie que lui. Que son égo en prend un coup et qu’il est anormal qu’il n’ait encore jamais connu la mort et ses mystères. La suite ne le décevra pas.

Un verre de trop, la mort qui rôde sans dire un mot, des tomates hallucinogènes et des personnages de plus en plus bizarres et angoissant… Le facteur passe par toutes les émotions, par tous les sentiments, et son odyssée ressemble de plus en plus à celle d’Ulysse, confronté à de terribles monstres qui veulent sa peau.

« Les lettres volent devant moi. Quand on trie, on est comme un dieu qui observe son domaine à distance. C’est comme si on pouvait embrasser, d’une seule pensée, la totalité des vies qui passent entre ses mains. »

A la manière Hitchcockienne d’un Fenêtre sur Cour, le lecteur se promène de maisons en maisons avec le goût excitant du voyeurisme dans la bouche. Seulement le lecteur ne se promène pas à travers un objectif. Il va sur place. Il se retrouve face au miroir et se regarde dedans, comme s’il y voyait le facteur. Comme s’il y sentait la mort.

C’est ici un roman qui se déguste, qui s’apprécie, qui relève de l’expérience intime. Une écriture qui paraît chaotique et se trouve être finalement très précise et calculée. Le calcul de la décadence d’un homme face au regard des autres, d’un Karoo paysan qui succomberait à l’alcool et en sentirait les effets.

« Facteur éprouvant un impérieux besoin d’amour recherche corps pour sentir les plis d’une peau, et fourrer son nez dans un creux poplité. Il me tient au ventre comme une boule électrique, ce besoin d’amour. »

Un livre sur un homme prisonnier de son image.

Ouvrage disponible aux éditions Anacharsis dans la collection Fiction depuis  Octobre 2013.

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À propos de Antoine

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