Archives mensuelles : novembre 2013

Zoom sur Edyr AUGUSTO

Allez, c’est parti pour un petit topo sur la littérature Brésilienne, et en particulier celle d’Edyr AUGUSTO qui a, vous le verrez, un penchant fascinant pour la violence, le cul, la came, et l’alcool. Âmes sensibles,  s’abstenir !

En France, il est publié aux éditions Asphalte. Pour vous parler de la maison en deux mots, les éditrices ont pour but de publier des romans, souvent étrangers, dont l’action se déroule sur le bitume. Bien souvent en plein centre ville, voir simplement dans des immeubles, endroits simples qui deviennent rapidement inquiétants. Il existe un catalogue polars, un catalogue littérature et quelques nouvelles policières par pays qui regroupent différents auteurs.
La maison semble s’épanouir dans un monde urbain à faire pâlir les plus optimistes.

La maison nous parle de Edyr AUGUSTO :
« Né en 1954 à Belém, Edyr Augusto est journaliste, poète et dramaturge.Belém, son premier roman, a été publié dans son pays en 1998. D’autres titres ont suivi, dont Moscow (2001), à paraître chez Asphalte en 2014. Très attaché à sa région, l’État de Pará au nord du Brésil, il y ancre tous ses récits. »

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Belém (Octobre 2013)

« Selma attrapa son sac sur la banquette arrère. En tira un jean. Enleva son short. Selma ne portait jamais de petite culotte, sauf une fois par mois. Elle enfila le jean. Passa une main dans ses cheveux. »

belem

Johnny, célébre coiffeur de la jet set Brésilienne est retrouvé mort. Commence alors une course vers la vérité. Est-ce une overdose ? Un suicide ? Un meurtre ? L’enquête peine à avancer mais le commissaire reste optimiste. Lui est persuadé qu’il s’agit là d’un meurtre et fera tout pour le prouver.

Ce coiffeur qui nous semblait si gentil et attachant prend alors des traits de caractères noirs à faire pâlir les plus jeunes. Entre la drogue, l’alcool et le sexe qu’il pousse toujours à l’extrême, nous découvrons un personnage qu’on traiterait volontiers de gros connard.

Johnny a sa réputation et ses ami(e)s l’adorent. Tout le monde le pense gay et il nourrit le mythe tout en déculottant quelques filles de temps en temps. Femmes qu’il trouve souvent chez ses amis. Et il ne s’arrête pas là, il semblerait que Johnny soit plongé jusqu’au cou dans des histoires de pédophilies…

« Il pleuvait toujours. Quand la cloche a retenti pour indiquer l’entrée du cercueil dans le cimetière, la tristesse s’est abattue sur tout le cortège. Ce coup de cloche a toujours le même effet. Je crois que nous ne pensions même plus à Johnny. Nous pensions à nous-mêmes. Quand viendrait notre tour d’entrer ici ? Nous avons suivi le cercueil en silence. Trempés jusqu’aux os. Nous avons empruntés ces petits chemins sinueux, absurdes, portraits fidèles de notre administration. Fini les larges allées, les petits chemins ont tout envahi. »

Un roman brésilien qui va crescendo et est porté par un commissaire tout a fait solitaire, comme on les aimes. Les éditions Asphalte ont pour ligne éditoriale de présenter des romans urbains baignés d’angoisse et de meurtres, et nous trouvons ici un roman policier tout à fait à la hauteur.

A l’heure ou tout le monde prend ses billets pour le Brésil, un petit détour par ce roman noir pourrait pousser à les revendre.

Une enquête menée avec brio par un commissaire alcoolique qui fait cependant quelques écarts au milieu d’un groupuscule qui sombre complètement dans la folie et dans le non-dit. A lire impérativement !

Au delà du simple divertissement, il s’agit ici d’une critique sociale sans égale où les plus riches mangent sur la tête de la petite populasse brésilienne.

 

Moscow (Février 2014)

« Elle est en train de me regarder. Une daronne. Un peu blonde, mais je sais pas si c’est naturel. Elle a un de ces tops en coton noué sur le devant, qui laisse voir le ventre, plus un short. Maintenant, moi aussi je la regarde. Elle va aux toilettes, je crois. Une sacrée bonne femme. Un bon gros cul. Une démarche, putain. Mais j’ose pas attaquer. Je sais pas. Ça m’arrive des fois. »

moscow

Le ton est donné. Le roman commence par un viol. Une jeune fille et son mec, un « fils à papa », se font défroquer et se la font mettre par le narrateur et ses amis, à tour de rôle.
On est dans un roman qualifié de Orange mécanique. Je le trouve plus sale encore, peut-être à cause de la condition sociale qui est différente, de l’amusement qui est présent constamment, mais aussi de la haine que le narrateur et son petit gang n’arrivent pas à quitter. Mais la haine de quoi au juste ?
La haine des bourgeois. La haine des pédés.
Et quel plaisir ?
Le plaisir de la domination et celui, qui va de paire, de la virilité.

Moscow, c’est le surnom de l’île de Mosqueiro. C’est là bas que les habitants de Belém se rendent en vacances afin de décompresser. Une petite île paradisiaque où le soleil chauffe et la plage semble s’étaler à perte de vue. Une petite ville où il fait bon vivre, même si l’arrivée des gangs fait frémir les occupants. Et pour cause.
Dans le groupe de notre narrateur, nous retrouvons un jeune, Brown, qui va finir par tomber en admiration pour une femme macquée, et de surcroît, enceinte. Il va aller la voir quand son mari s’absente pour la violer. Il va la faire crier, il va jouir. Et elle va aimer. Un idylle commence, il tombe dans le piège, il ne pense plus qu’à elle. Seulement son mari fait parti d’un gang. Il va falloir fuir. Tuer ou mourir.

Mais tuer, ce n’est rien. Ils ont l’habitude. Ils laissent un corps, mort, tous les soirs, sur les trottoirs de Moscow. Le sang ne les dérange pas, la violence les fait marrer. Et ça, c’est quand ils n’ont pas encore bu…

Dans cette aventure très noire, notre narrateur, Tinho, semble avoir cependant quelques prises de conscience. Il tombe notamment fou amoureux d’une jeune fille. Tinho Santos cache-t-il en lui quelque chose de vraiment trop noir pour nous laisser un brin d’espoir ?

 

Après avoir lu et écouter Edouard LOUIS (En finir avec Eddy Bellegueule), qui traite justement du sujet de la haine. La haine envers l’homosexualité dans son récit, il semble simple de placer Tinho Santos dans son contexte social. Selon Edouard LOUIS, le milieu social dans lequel nous vivons et grandissons n’est pas une fatalité. Cependant il contribue fortement à un caractère, à un mode de vie. Et vivre dans une campagne profonde ou dans un milieu ouvrier semble propice à la haine de l’autre, de la différence, de l’arabe ou du noir. De la grosse, ou de celle qui pue.
Le deuxième point est celui de la virilité. Être un homme, c’est être viril. C’est picoler jusqu’au coma, c’est ignorer les risques. Rouler les yeux fermer, montrer qu’on a des couilles et ne pas penser aux conséquences.
Si vous lisez les deux livres en parallèles, malgré le monde littéraire qui les sépare, vous y trouverez des résonances.
On ne peut pas pardonner Tinho. On se contente de suivre son aventure. D’avoir qu’une envie : fermer le livre et oublier les horreurs qu’on a lu. Suivie immédiatement de l’envie de le réouvrir et de le dévorer. On se retrouve piégé malgré nous dans un voyeurisme social et inacceptable. Dans des situations grotesques qui font froid dans le dos.
Jusqu’où peut aller l’être humain ?C’est la question que semble poser Edyr AUGUSTO en écrivant Moscow. Un roman fort, puissant, qui ne manquera pas de vous troubler et de vous questionner.

Prêts pour des vacances en enfer ?

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Les intouchables, Gilles FONTAINE

« De nouvelles études confirment que les adolescents sont bien le vecteur de la maladie. »

« Six jours avant Noël. Hélicoptères assourdissant qui tournoient au-dessus de la ville, sirènes des voitures de police, rues bloquées.
On dirait que la guerre est déclarée. »

9782021086577FS

Imaginez un monde où un mystérieux virus, appelé le Zéro parce qu’il n’existe aucune solution pour lui échapper, sévit sur les enfants de moins de treize ans et les adultes de plus de dix-huit ans. Imaginez maintenant que les seuls responsables de ce virus soient exactement ceux qui ne sont pas touchés par celui-ci. Vous pouvez alors imaginer l’anarchie naissante dans une banlieue, une ville, un pays, un continent ou dans le monde.

« Deux lycéens ont essayé de s’enfuir la nuit dernière. Les soldats les ont repris, et ils les ramènent au camp. Quand ils sont certains que nous sommes tous levés. Pour faire un exemple. Nous montrer qu’il n’y a pas d’issue. Ils portent des masques à gaz, et ils poussent devant eux le garçon et la fille. Comme dans un mauvais film de science-fiction, avec des machines-soldats qui auraient pris le contrôle de la terre et réduit l’humanité en esclavage. Les soldats reculent vers la grille, sans nous quitter du regard.
Une semaine seulement, et nous ressemblons à des réfugiés de guerre, les yeux cernés, les joues creusées. La peur est devenue notre compagne familière, elle dompte heure après heure notre volonté de révolte. »

Les responsables le sont malgré eux. Les ados n’ont pas créés le virus, il le transportent seulement dans leurs gênes et peuvent contaminer enfants et adultes contre leur volonté. Ils sont donc le centre de toute attention, on les regarde comme des parias et le gouvernement va rapidement prendre des mesures drastiques. Ce sera le camp militaire le plus éloigné de la ville pour tous les ados ! On les parcs dans un entrepôt géant pour distancer le virus des villes le temps que tout se calme.

Seulement les ados ont de l’énergie. Et ils s’en serviront pour protester et se faire entendre. Au sein de leur groupe une hiérarchie du plus fort se créée, une dictature semble s’installer, et l’anarchie peut alors commencer.

Dans son roman Gilles FONTAINE semble pouvoir tout se permettre. Un roman de science fiction, ou plutôt d’anticipation, sur les ados, ça paraît facile. Et même si le thème a déjà été traité, notamment en B.D. avec Charles BURNS, l’auteur nous propose ici une lecture des plus agréables dans une tension des plus palpables. Une cohésion parfaite est mise en oeuvre avec l’actualité, la société moderne et la consommation sans retenue. C’est ici une fable qui pourrait facilement tomber dans l’écologie mais reste dans des idées non politisée et très humanistes.

Gilles LAFONTAINE propose aux ados à travers la lecture de ce texte de se rendre compte par eux-même de la gravité de l’anarchie, de l’impossibilité de vivre dans une liberté absolue et il image parfaitement la doctrine « Ma liberté s’arrête là ou commence celle des autres ».

A travers le regard du jeune Thomas dont on se sent très vite proche on va prendre conscience doucement des dangers du pouvoir, mais aussi du danger de la confiance. On va apprendre à se responsabiliser et à mûrir plus rapidement qu’à l’accoutumée.

Avec des scènes d’amitiés merveilleuses bien loin du bon vieux pathos et nombrilisme français l’auteur nous émeut. Avec des scènes de violences loin de tout cliché politique, il sait nous révolter. Avec des prises de conscience, il sait évidement nous faire réfléchir et remettre en question.

C’est un petit livre aux grandes idées.

Ouvrage disponible aux éditions Seuil depuis Mai 2013.


Le facteur Phi, Franck MANUEL

« Combien ça pèse, un facteur ? La masse en es considérable. Je pédale, en danseuse. Bâbord. Tribord. Bâbord. Tribord. Bâbord. Tribord. Les gravillons comme des trais qui filent dans l’autre sens. Combien de vivants, en voyant le facteur sillonner la plaine qui s’étend devant la fenêtre, prennent conscience de l’extraordinaire phénomène ? Combien voient l’énorme masse qui passe sous leurs yeux comme une comète ? Combien savent la force de résistance qu’il faut à la réalité alentour pour ne pas être entraînée par la pesanteur de cette lourde chimère qu’est un facteur ? »

phi

Beaucoup pensent que les facteurs de campagne ont la belle vie ! Ils se promènent sur leur vélo après avoir trié le courrier, ils s’arrêtent dans toutes les demeures pour boire un petit canon, ils partagent certains secrets et finissent par continuer leur route, tracer leur chemin, en forçant toujours plus sur leurs mollets.

Et bien ceux qui pensent ça ont raison. En partie, évidement.

Dans cet ouvrage, nous allons suivre le facteur. Il passe d’une maison à une autre, d’une famille à une autre. Tous lui offrent un petit verre pour qu’il s’hydrate. Tous lui racontent leurs petits soucis. Le facteur sait tout. Il connait tout. Qui est mort ? Qui a déménagé ? Pourquoi, quand, comment ? Rien ne peut lui résister. Il connait ses clients comme sa poche, et tout roule.

Tout roule jusqu’à la prise de conscience de la mort. Son ami Jean a une mère mourante. Un cancer généralisé qui ne laisse à sa génitrice que quelques jours. Le facteur prend alors la nouvelle en pleine face et a l’impression saugrenue que son ami comprend mieux la vie que lui. Que son égo en prend un coup et qu’il est anormal qu’il n’ait encore jamais connu la mort et ses mystères. La suite ne le décevra pas.

Un verre de trop, la mort qui rôde sans dire un mot, des tomates hallucinogènes et des personnages de plus en plus bizarres et angoissant… Le facteur passe par toutes les émotions, par tous les sentiments, et son odyssée ressemble de plus en plus à celle d’Ulysse, confronté à de terribles monstres qui veulent sa peau.

« Les lettres volent devant moi. Quand on trie, on est comme un dieu qui observe son domaine à distance. C’est comme si on pouvait embrasser, d’une seule pensée, la totalité des vies qui passent entre ses mains. »

A la manière Hitchcockienne d’un Fenêtre sur Cour, le lecteur se promène de maisons en maisons avec le goût excitant du voyeurisme dans la bouche. Seulement le lecteur ne se promène pas à travers un objectif. Il va sur place. Il se retrouve face au miroir et se regarde dedans, comme s’il y voyait le facteur. Comme s’il y sentait la mort.

C’est ici un roman qui se déguste, qui s’apprécie, qui relève de l’expérience intime. Une écriture qui paraît chaotique et se trouve être finalement très précise et calculée. Le calcul de la décadence d’un homme face au regard des autres, d’un Karoo paysan qui succomberait à l’alcool et en sentirait les effets.

« Facteur éprouvant un impérieux besoin d’amour recherche corps pour sentir les plis d’une peau, et fourrer son nez dans un creux poplité. Il me tient au ventre comme une boule électrique, ce besoin d’amour. »

Un livre sur un homme prisonnier de son image.

Ouvrage disponible aux éditions Anacharsis dans la collection Fiction depuis  Octobre 2013.