La lettre à Helga, Bergsveinn BIRGISSON

« Il s’agissait là d’hommes qui avaient eux-mêmes forgé le sens qu’ils donnaient à leur vie ; ils avaient l’intelligence dont la nature les avait dotés car aucune école ne leur avait inculqué comment penser. Ils pensaient tout seuls. Les hommes comme ça ont disparu aujourd’hui et je doute fort qu’on en élève de semblables à Reykjavík par les temps qui courent. »

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C’est ainsi qu’est l’histoire de Bjarni Gislason de Kolkustadir, cet homme qui écrit une lettre de 130 pages à Helga, la femme qu’il aime depuis sa jeunesse, la femme qu’il n’a jamais oublié. La femme qui l’a fait rêvé, qui l’a aidé à avancer lorsqu’il ne savait plus où aller.

Bjarni est un vieux paysan de la campagne Islandaise. Son mariage avec Unnur bat de l’aile après une opération qui l’a rendue distante et constamment triste, à crier à la mort nuit et jour. Lorsqu’il voit Helga pour la première fois, son cœur chavire. Elle est sa voisine, il ne manque aucune occasion de la contempler, puis de créer des liens qui les mèneront jusqu’à une aventure.

Dans sa lettre, Bjarni nous conte sa folie et ses espoirs. Il prouve tout l’amour qu’il pouvait porter à cette belle Helga avec des métaphores toutes aussi sensibles qu’elles prêtent à sourire. Un amour subtil et brutal d’un homme brute qui ne sait pas employer les bons mots mais qui n’a aucun mal à les écrire. Un homme qui n’hésite pas à la comparer à un tracteur avec une émotion palpable…

« Te voir nue dans les rayons de soleil était revigorant comme la vision d’une fleur sur un escarpement rocheux. Je ne connais rien qui puisse égaler la beauté de ce spectacle. La seule chose qui me vienne à l’esprit est l’arrivée de mon tracteur Farmall. Arracher l’armature et le carton protégeant le moteur pour découvrir cette merveille éclatante qui allait me changer la vie. »

… Et une lucidité certaine.

« Tu vois comme ma pensée rase les mottes, chère Helga : te comparer, toi, jeune et nue… à un tracteur ! C’est faire injure à ta beauté que de te mettre sur le même plan que les choses d’ici-bas. Mais… pour ce qui était de faire l’amour, tu n’étais pas à la remorque. »

Vous l’aurez compris, c’est l’histoire d’un amour impossible et fantasmé. Une histoire d’amour qui a pourtant bel et bien existé un jour, avant que Bjarnie refuse d’accompagner Helga à la ville et qu’elle choisisse alors de rester avec son mari, et lui, avec sa femme.

On entre dans une intimité totale, avec les envies et l’imagination de Bjarnie qui voit la poitrine d’Helga quand il regarde deux simples collines, qu’il entend le cœur de sa bien aimée battre quand il pose sa tête dans l’herbe fraîche.

Rien n’est caché, rien n’est transformé. C’est un texte brute sur le choix d’un homme. A-t-on fait les bons choix ? Avons-nous assez réfléchi avant de prendre une décision ? Pour parler de ses états d’âmes, Bjarnie n’hésite pas à citer des poètes philosophes comme ici le quatrain de Kristjan Oli :

« Au fond du coeur j’avais bien

– comme tous les autres sans doute – 

un fil pour suivre ma route,

mais il ne m’a servi de rien. »

Le souffle du vent, la pluie, le soleil, l’eau… Tout est prétexte à penser à Helga, même une agnelle que le narrateur tâte afin de savoir si elle était bien en chair. C’est ce qu’ils faisaient, ensemble, pour s’amuser.

Voilà, je viens de vous faire partager la plus belle histoire d’amour qu’il m’ait été donné de lire. Et c’est une histoire qui n’a pas tout à fait existé. C’est une histoire posée sur papier à destination d’une femme. C’est une histoire qu’un narrateur vit, seul, sans même connaître les pensées et sentiments de sa destinatrice. C’est une histoire oubliée, perdue, morte, mais qui restera dans les annales de la littérature Islandaise.

Et si toute cette lettre n’était qu’une réponse ? Ça change la donne, on redistribue les cartes et on repart à zéro ?

Bergsveinn BIRGISSON a le don de manipuler les mots, les phrases et d’en faire ressortir toute l’émotion en nous pressant, en nous oppressant, comme s’il tenait dans ses mains fortes et brutales une tranche de citron destinée à finir en bouteille. Et nous n’aurons de cesse de l’en remercier.

Roman disponible aux éditions Zulma à partir du 22 Août 2013. Traduit de l’Islandais par Catherine EYJOLFSSON.

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