American prophet, Paul BEATTY

« Ton problème

Comment… 

Le témoin de Jéhovah, le scientologue,

le politologue, le sociologue,

le savant fou, l’édito des journaux,

les infos, l’animateur à la radio,

l’urbaniste, l’inspecteur d’académie

le psychologue, le pasteur, le sans-abri

le conseiller spécial du président

le pape, le chauffeur de bus, le commerçant

le gesticulateur du soir à la télé

peuvent-ils prétendre connaître mon problème

s’ils ne connaissent même pas mon nom ? »

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Entre poésie et fiction, ce roman touchant par son réalisme nous propose une vision toute différente du ghetto et de la vie qu’il engendre aux Etats-Unis.

Bienvenu dans une Amérique où le noir est encore un animal, où le blanc domine, effraie, s’embourgeoise alors que le nègre, n’ayons pas peur des mots, crève sous des yeux satisfaits.

Dans ce décors retrouvons le jeune Gunnar Kaufman, poète à ses heures perdues et à l’intelligence sans limites. Il est, dit-il, de ces nègres que personne ne peut se piffrer. Sa jeunesse fut une longue peine jusqu’à son adolescence. Ce qui l’a sauvé ? Le ghetto, les clans, les gangs… Et le basket. Il mesure 1m95, mais se rajoute volontier 3cm devant les jeunes filles. Il est grands, costaud, et il joue divinement bien. Ses sauts sont dignes des plus grands basketteurs.

Après deux ou trois raclées dont il se souviendra, par lesquelles il faut passer, pense-t-il, il finit par s’accoquiner avec la terreur de la cité. Sa mère s’efface alors doucement du texte dans lequel elle a son importance dés les premières pages.

Gunnar va alors devenir un icône, une star des noirs américains. Il sera pris en exemple, on suivra ses conseils, il sera le nouveau messie que l’Amérique attendait tant.

Entre clichés démontés, terreur et cruauté, le roman est construit sur les bases solides de l’histoire, pas si lointaine, d’un continent à la dérive.

Gunnar est avant tout un poète, ne l’oublions pas, et comme tout poète il va voir le monde avec des yeux différents, avec des réflexions bien à lui. Ce n’est pas un hasard si c’est dans sa peau qu’on se retrouve, si c’est dans ses veines que l’on voyage.

« Noir

Noir, c’était détester les beignets de poulet avant même d’apprendre que j’étais censé les aimer. Noir, c’était être un négre qui ne fréquente pas les autres négres. Les seuls Noirs que je connaissais par leur noms étaient soit des sportifs, soit des musiciens : Jimi Hendrix, Slash de Guns’Roses […].

Se demander « à quel point » Tony Grimes le skateur pro du quartier était noir, ça aussi c’était noir. »

C’est avec des anecdotes comme l’essayage de chaussures en magasin, l’accusation de la police dés le plus jeune âge, les fantasmes collectif autour du ghetto, que l’auteur nous met face à certaines folies imaginées par la « bourgeoisie », la classe supérieur.

Quand un jeune noir passe d’une classe remplie de noirs à un lycée rempli de blanc, le choc est frontal, le choc est brutal. C’est avec une frénésie non dissimulée que les scènes sont écrites, démembrées d’une réalité certaine.

C’est avec des clichés comme Oncle Tom, le goût prononcé des bananes et l’odeur des noirs que le narrateur fait des pichenettes aux lecteurs. Pichenettes qui énervent et dérangent bien souvent.

Avec la musique jazz dans les oreilles, des images psychédéliques dans la tête et une photo de David Sanborn contre le mur, il est difficile de ne pas ressentir toute cette puissance qui sort du récit, toute cette vie anarchique, décalée et anti-conformiste qui transpire de chaque page.

Le jazz et la poésie, deux arts qui s’accouplent parfaitement, même dans un roman sur les noirs où les clichés sont dénoncés.

C’est à lire avec plaisir, à écouter avec joie, et à se souvenir, évidement. Car c’est ici une partie de l’histoire qui est écrite. Une partie ségrégationniste où le peuple noir commence à se lever et suivre le chemin que propose Gunnar. Aussi loin ira-t-il.

Ouvrage disponible dans les éditions du Passage du Nord-Ouest à partir du 6 Septembre 2013.

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À propos de Antoine

Libraire dans l’Isère. Voir tous les articles par Antoine

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