L’homme qui savait la langue des serpents, Andrus KIVIRAHK

Article écrit pour la revue Chemin Faisant ( http://www.cheminfaisant.eu/ ) sur le thème du Mur.

 

chem fai

Le mur, la frontière, la barrière. Voilà des thèmes qui ont inspiré la littérature, l’art et l’histoire en  générale. On se souvient notamment des révoltes à Berlin, des chansons des Pink Floyd ou de l’écrit de J.P. SARTRE sur la seconde guerre.

Le mur est créé pour être franchis. Il impressionne, il questionne et marque les différences. Il est une bête féroce de laquelle on n’ose pas s’approcher seul et qu’on souhaite faire tomber.

Mais il peut aussi être celui qui rassure, celui qui créé un chez-soi. Le mur protège de la férocité de l’inconnu, il protège de l’intrusion même si on dit qu’il a des oreilles et entend tout.

Tout n’est qu’une question de point de vue.

Dans l’homme qui savait la langue des serpents, Andrus KIVIRAHK nous conte son pays, l’Estonie. C’est à une Estonie bien reculée que nous avons affaire, une Estonie pure qui suit des traditions ancestrales et cache bien des mystères. C’est une Estonie dans laquelle la Russie n’a pas encore fait des ravages et qui possède donc une langue bien à elle. Et c’est au fin fond des forêts estoniennes qu’on retrouve le dernier homme à parler la langue des serpents, Leemet.

Ce langage ancestral et difficile se perd et s’oublie doucement. Les hommes construisent maintenant des villages dans lesquels les habitants de la forêt finissent par se retrouver en nombre et parlent d’un certain Dieu, ainsi que d’un certain Jésus. La croyance en la nature et l’animalité se perd pour laisser place à une modernité faite de force, de travail et d’espoir façonnée par les « hommes de fer » qui apprennent  la religion et envahissent les pays depuis que la légendaire Salamandre ne les attaque plus.

Alors que tout va bien dans le village, parce que Dieu veille dessus, dans la forêt c’est une autre histoire.

La Salamandre ne se montre plus. Et pour cause, pour qu’elle sorte de son sommeil il faut l’appeler avec le langage des serpents. Mais il faut au moins un millier de personnes qui sifflent en même temps. Or, hormis Leemet, sa famille et quelques survivants on ne parle plus cette langue qui permet d’hypnotiser les animaux et de communiquer avec les reptiles qui sont les plus grands amis des hommes.

Après avoir perdu son ami dans le village, Leemet n’est pas au bout de ses peines. Il y a aussi une croyance dans la forêt, portée par un vieux sage pas si sage que ça, qui est prêt à sacrifier tout et n’importe quoi pour les génies, ces petits êtres invisibles assoiffés de sang, à qui il faut cirer les pompes pour qu’ils ne ravagent pas la forêt.

Vous l’avez compris, la vie dans la forêt ressemble étrangement à celle dans le village en apparence. Seulement voilà, Leemet refuse de croire aux génies, ou même en Dieu. Son oncle lui a appris la langue des serpents, et c’est pour lui ce qu’il y a de plus sacré. Le mur à franchir entre le modernisme des champs cultivés et les conservateurs de la forêt est très haut pour certaines personnalités.

Puis notre héros n’est pas encore seul, il a encore sa mère, sa sœur qui fricotte avec un ours, ses amis australopithèques qui dressent des poux, son amie Hiie avec qui sa mère le voit bien se fiancer malgré la désapprobation catégorique du père de celle-ci, un troupeau de louve sur laquelle il peut chevaucher et prendre le lait et ses amies reptiles toujours prêt à planter leurs crocs dans quelque intrus qui se pointe.

Au-delà d’une simple fable, cet ouvrage est un hymne à l’Estonie. Des auteurs comme Barbara CASSIN ont écrit sur la langue et l’appartenance à un pays, à une nation et surtout à l’identité. La langue que l’on parle fait-elle de nous ce que nous sommes ?

C’est ici exactement les questions qui sont posées. Y a-t-il plus de chance de devenir un hérétique si on parle la langue des serpents, ou au contraire plus de chance de vivre, même si on perd toute identité tellement on se fond dans la nature ?

L’appartenance à un lieu aussi est important et défini précisément ce que nous sommes, ou plutôt ce que nous devons être parce qu’on nous voit d’une certaine façon, tel Karoo (éditions Monsieur Toussaint Louverture) qui se force à avoir l’air ivre pour ne pas déranger l’ordinaire du monde après avoir bu plusieurs litres d’alcool sans en ressentir les effets. Ici, Leemet qui vit dans la forêt est sans cesse traité de sauvage par les gens du village qui semblent le plaindre. Ils vont jusqu’à lui proposer leur aide quand ils le croisent. Seulement lui ne voit pas les choses de la même façon et aurait tendance à les imiter quand il les entend parler.

Lorsqu’une langue meurt, ou même une communauté, est-ce un mur qui s’écroule ou une barrière qui se construit ? On peut penser que la frontière linguistique entre les animaux et les hommes est bien large. Mais si finalement on faisait s’écrouler ce barrage avec un peu de travail ? Tout est envisageable chez Andrus KIVIRAHK. Les bonnes mœurs n’existent pas, l’homme de la forêt vit selon son instinct et son appétit. Pourtant, notre jeune Leemet va tomber amoureux d’une jeune fille qui croit en l’amour. Tout n’est pas perdu.

C’est un livre sur la croyance, sur l’Histoire avec un grand H, sur la différence sociale. C’est un livre qui énerve, qui stress, qui fait réfléchir et aussi qui fait rire. C’est un pamphlet d’une société moderne qui a oublié toutes les coutumes. C’est un chef d’œuvre estonien à ne louper sous aucun prétexte !

Cassez les briques, et découvrez un nouveau monde fantastique.

 

livre-l-homme-qui-savait-la-langue-des-serpents

Ce livre est disponible aux éditions Attila depuis Janvier 2013 et vous le retrouverez dans toutes les librairies indépendantes.

Roman traduit de l’estonien par Jean-Pierre MINAUDIER et illustré par Denis DUBOIS.

Publicités

À propos de Antoine

Libraire dans l’Isère. Voir tous les articles par Antoine

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :