Archives mensuelles : août 2013

La servante du Seigneur, Jean-Louis FOURNIER

« Tu te souviens ?

Un jour, tu m’as demandé ce que je penserais si tu étais religieuse.

C’était il y a plus de dix ans, on venait d’emménager dans notre maison de Paris. Je t’ai répondu tout de suite que je serais flatté. J’ai même ajouté : <<Dieu est très fair play avec moi. Après tout ce que j’ai écrit sur lui, il me donne une fille religieuse. Il n’est pas rancunier.>> »

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Comme toutes les années, ceux qui le connaissent attendent avec impatience le nouveau Jean-Louis FOURNIER.

Après s’être confié sur ses fils handicapés, sa femme décédée et d’autres thèmes lourds, il s’attaque cette année à sa fille.

Je ne fais pas parti des fervents défenseurs de l’auteur. Je le lis toutes les années, comme un goût nostalgique et lointain, puis quand je termine ses livres je me dis « aller, cette fois c’était le dernier ».

Une fois de plus cette année, il ravira ses lecteurs. Jean-Louis FOURNIER nous fait entrer dans l’intimité de sa relation avec sa fille partie de la maison pour devenir sainte. Il ne la voit plus, il n’a plus de contact, si ce n’est une lettre de temps en temps pour lui rappeler qu’elle prie pour lui et qu’il serait bien qu’il lui donne un peu d’argent pour ne plus être avare et aller au ciel.

Avec le trait d’écriture qu’on connait bien à l’auteur, il va nous tracer avec sarcasme et humour ses regrets, ses pensées et son acerbe point de vue sur la religion. Sa fille rencontre un homme, Monseigneur, qui va lui inculquer la Vérité et lui ouvrir les voies vers le Seigneur en fermant la joie que l’auteur connaissait sur son visage.

Avec des phrases courtes, ciselées, fermes et précises l’auteur dit ce qu’il a sur le cœur face à la perte de sa fille. Secte, bonheur, simple idéologie, ou crise de la quarantaine ? Toutes les probabilités passent par là, mais ne saurons-nous jamais laquelle est la bonne ?

C’est un hymne à l’amour paternel, à la pensée constante du créateur qui a permis notre passage sur terre. C’est un livre qui vous crie de ne pas oublier vos racines, qui vous chante les louanges du bonheur familiale et de l’amour simple et pur qui existe parfois dans les familles.

 

« <<Qu’est-ce qu’elle fait, ta fille, dans la vie ?>>

Difficile à dire.

Pour les garçons, la réponse était simple, c’était rien. Pour elle, maintenant, c’est plus difficile. Je ne sais plus ce qu’elle fait, je sais ce qu’elle ne fait pas.

Elle ne travaille plus, elle ne vient plus nous voir, elle ne gagne plus sa vie. »

Il n’y a pas de suspens. Il n’y a pas vraiment d’histoire, sinon celle que la fille de Jean-Louis FOURNIER peut lire. Il ne restera sûrement pas grand chose dans mon esprit de ce bouquin. Mais j’ai pris plaisir à le lire, vite fait, entre deux autres, juste pour le plaisir de quelques phrases vraiment bien tournées.

Alors après tout, pourquoi pas ? Il y en a bien qui attendent Amélie NOTHOMB tous les ans et qui sont déçu tous les ans. A chacun sa madeleine de Proust.

Mais l’année prochaine, quand même… Je pense que je vais passer à côté !

 

« Quand va-t-il sortir, le livre de Monseigneur ?

– Bientôt.

– Ça fait dix ans qu’il l’écrit.

– Oui, mais c’est un vrai livre, c’est pas comme les tiens.

– Ne vaut-il pas mieux des petits bouquins qui existent qu’un gros qui n’existe pas ?

– C’est un livre destiné au pape, aux évêques, pour réformer l’Eglise catholique.

– C’est une bonne idée ça. Ça devrait marcher. »

Ouvrage disponible aux éditions Stock depuis aujourd’hui !

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Esprit d’hiver, Laura KASISCHKE

« Dehors le vent résonnait tel un nerf qu’on aurait tiré d’un coup à travers l’arbre, juste devant. C’était le matin de Noël mais il était tard. Peut-être presque neuf heures. Ils ne dormaient jamais aussi tard le matin de Noël. »

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Sally a subi une opération l’empêchant d’avoir des enfants. C’est donc tout naturellement qu’avec Eric, son compagnon, ils décident d’adopter une jolie petite fille aux cheveux noirs en Sibérie.  Tatiana. Tatty. Après maintes paperasserie et deux aller-retours, ils l’emmènent enfin avec eux en Amérique.

Seulement voilà, quelques années après, alors qu’ils ne se réveillent pas ce fameux matin de Noël, Sally a une illumination. Elle a envie, voir besoin, de prendre un crayon et un bout de papier pour redevenir celle qu’elle était; une poète. Et ce matin là, la première phrase qui lui vient à l’esprit alors qu’elle se réveille est la suivante : « Quelque chose les avait suivi de la Russie jusque chez eux. »

Prenant conscience de l’heure, Eric va se dépécher pour aller chercher ses parents à l’aéroport. La tension commence doucement à monter avec quelques reproches infondés et un tableau presque parfait des émotions de Sally face à cet événement apparemment anodin.

Sally se retrouve donc seule avec Tatty. Cette dernière, habituellement appréciée de tous, au fond très gentil, à l’intelligence indiscutable, se voit alors devenir d’une inquiétante étrangeté à couper le souffle.

Avec des scènes incroyables, Laura KASISCHKE arrive à mettre son lecteur dans les positions les plus inconfortables. Elle le chahute, le fait miroiter et ne manque pas de lui faire la nique quand elle lui fait comprendre qu’il ne saura rien avant la fin.

L’écriture est précise, travaillée, et tout le scénario est réfléchi. Rien n’est laissé au hasard, aucun mot ne peut être banni, aucune lecture en diagonale acceptée. Tout est imbriqué et fait pour faire monter crescendo une tension qui ne manque pas d’être présente.

Les familles Américaines selon Laura KASISCHKE ne sont pas les mêmes que dans certaines séries télé. Tout semble reposer sur le quotidien, la connaissance universelle de la famille, de la sécurité.

Lire Laura KASISCHKE s’avère être une expérience, bien plus qu’une lecture. C’est une expérience humaine, émotionnelle, nerveuse et angoissante, mais une expérience qui ne nous laisse qu’un goût dans la bouche, celui de l’addiction.

 

 

« A présent, derrière la baie vitrée, la neige ressemblait davantage à un mur statique, à quelque chose qui montait du sol, qu’à quelque chose qui tombait du ciel. »

Ouvrage disponible dés aujourd’hui en librairie aux éditions Bourgois ! 


Lucia Antonia, funambule, Daniel MORVAN

« Arthénice est tombée au cours d’une scène où je devais être sa partenaire. Notre numéro de jumelles était le clou du spectacle. Au dernier instant, souffrante, je dus me faire remplacer. Ma cousine Livia prit ma place. Le numéro, si souvent répété, voulait que l’ont se croisât sur le fil. Ce moment le plus délicat où l’une se suspend et l’autre traverse sur les mains. »

 

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C’est ici un roman empreint d’émotions nostalgiques que nous propose l’auteur. Je n’irai pas jusqu’à dire que je n’ai pas aimé, mais j’ai été déçu. Je vous explique.

Lucia Antonia vit depuis son plus jeune âge avec ses parents dans un cirque. Elle a appris à marcher sur un fil avant même de marcher sur la terre ferme. Son père la berçait sur un câble nylon 14mm quand elle pleurait, et c’est pour elle un échappatoire que cette vie de déplacements, d’art et d’amour.

Seulement voilà, peu après sa rencontre avec Arthénice à qui son père à voulut transmettre le virus du vide, cette dernière chute et se fracasse le crâne au sol. Lucia Antonia est alors bannie du cirque pour se recueillir et se couper de toute parole. Elle choisit ce moment pour écrire son petit carnet, que nous lisons avec attention.

Certains passages y sont très forts, quelques rencontres sont inattendues et donnent un peu de piment au texte, notamment la rencontre avec celui qu’elle appellera Pierrot, comme ce clown sérieux, qui ici est peintre.

Tout la raméne à penser à son amie, sa jumelle, son double, Arthénice. Arthénice qu’elle voit dans une peinture, Arthénice qu’elle voit dans les nuages, Arthénice qu’elle voit dans l’envol de plusieurs oiseaux et qu’elle chercher à retrouver dans les odeurs, les couleurs, les formes, la nature et la vie. Arthénice qui a disparut subitement et laissé seule Lucia Antonia. Arthénice avec qui Lucia aurait dû partir pour l’éternel voyage. Arthénice qu’elle aurait dû accompagner sur le fil malgré son malaise passager.

C’est un roman aux chapitres très court, très saccadés, et pourtant qui créent un sens dans la lecture et la compréhension hors normes. C’est un roman d’une intensité peut commune sur la nostalgie d’une personne, sur le deuil, sur la faute.

 

Et pourtant, c’est un roman qui ne m’a pas passionné. Une écriture qui se veut très poétique et qui n’est finalement que snobinarde, une forme qui déconcerte et empêche de rentrer pleinement dans l’univers du personnage, une barrière bien réelle entre l’auteur et son lecteur qui empêche les larmes de couler à flots. Un roman qui se veut optimiste dans la tristesse et finalement ne fait que plomber le lecteur par sa lenteur et son engouement au nombrilisme d’une jeune fille du monde du cirque. Monde dont on n’apprendra en outre pas grand chose, alors qu’il y aurait tant à dire.

C’est un roman en-deça de mes espérances. Les éditions Zulma m’ont habitué à des textes avec un fond plus poussé et travaillé, avec une poésie plus touchante et plus rude. Que ce soit dans La lettre à Helga, qui sort le même jour que celui-ci ou dans les textes de Audur Ava Olafsdottir parut précédemment, il y a au-delà du simple texte posé sur le papier un fond et une réflexion qui ne laissent pas de marbre.

Suis-je simplement insensible à la tristesse d’une jeune fille qui tente de faire son deuil ou alors à une écriture aux paragraphes bien trop courts qui m’ont privé de l’émotion que j’aurais aimé ressentir ? Ou est-ce que je m’attendais à un feu d’artifice de sensations vertigineuses, perché en haut d’un fil entre deux immeubles, arbres, ou canyons pour n’avoir finalement qu’un petit pétard à lancer dont le son s’effacera de mon esprit juste après avoir couru cinq minutes en rigolant ?

 

« Mon aïeul avait la superstition du treize. Il a fait sa rentrée parisienne au cirque Napoléon un 13 mai. A la conscription, il portait le numéro quatre-vingt-treize. La première voiture qu’il prit en arrivant de Toulouse à Paris était le quatre-vingt-treize. Il est logé au numéro quatre-vingt-treize de sa rue et sa chambre est la chambre treize, comme à Berlin. A Toulouse, il faisait partie d’un cercle qui finit par s’appeler le cercle des Pas-de-Chance car ils se retrouvaient toujours à treize.

Arthénice est tombé un 14 juillet. »

 

Dommage pour moi, espérons que le prochain essai soit plus décisif.

 

Ouvrage disponible aux éditions Zulma à partir du 22 Août 2013.


Abaddon, Koren SHADMI

« Cette porte est plutôt bizarre. Elle ne s’ouvre qu’à de rares occasions. Mais la plupart du temps elle est parfaitement inébranlable. »

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Tel est le fardeau de Ter qui vient de trouver une super petite chambre dans un appart’ en colocation. Tout semble être fait pour lui plaire, il n’hésite pas une seconde et se jette dans la gueule du loup.

Après quelques heures dans cet appartement il se rend compte qu’il y a de fortes tensions entre les habitants.

Tous ont des caractères différents, de Shel, jeune femme un peu ronde au caractère bien trempé, secrètement amoureuse qui se confie à son chat, en passant par Vic, gros bébé violent quand il boit un peu trop.

Il joue de la guitare pour apaiser les tensions, même si ça ne marche pas toujours.

Bet est cette femme plantureuse, brune, dont rêve tout homme et qui semble être le centre des conflits, des intérêts et des questionnements.

Reste celui qui est peut-être le plus mystérieux des personnages; Nor. Il est fou amoureux de Shel et fait tout ce qu’il pour lui plaire. Il fait des sculptures artisanales avec un liquide qui sort des murs. Une large bande chauve travers son crâne des yeux à l’occiput.

Le décors est posé. L’intrigue ? Vous l’avez dans l’avant-goût. De cet appartement, personne ne peut sortir. A part un voisin qui semble réussir à entrer et sortir à sa guise…. Ter, évidement, va tout faire pour dénicher le secret de ce voisin.

Plus étrange encore…

Tous les habitants semblent avoir oublié leur vie passée. Ils semblent tous plutôt bien dans cet endroit qui cache de hauts murs derrière ses rideaux.

C’est ici une B.D. aux couleurs du mouvement panique. Une pensée pour le locataire chimérique de Roland TOPOR adapté au cinéma par Roman Polanski (Le Locataire) de façon extraordinaire. On retrouve ici toute cette angoisse, tous ces non-dits, toute cette culture de l’esprit humain et des limites qu’il peut atteindre. Jusqu’où pouvons-nous aller avant de nous penser fou ?

Un scénario à couper le souffle, une énigme qui germe de page en page. Un dessin sensible aux couleurs pastel qui font penser à un univers fantastique. Un univers ou le monde des vivants semble s’immerger des morts. Des références malignes, fines, et simples à la fois, pour le plus grand plaisir des lecteurs.

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Et si tout n’était qu’un commencement ? Et si Abaddon était partout ? …

B.D. disponible aux éditions Ici-Même depuis Avril 2013.


10 petits insectes, Davide CALI et Vincent PIANINA

Attention, vous vous apprêtez à entrer dans un monde absurde où la déraison n’a plus de limites.

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Prenez Agatha CHRISTIE, relisez les dix petits nègres, et mettez-le au goût du jour. Ça donne cette superbe petite série scénarisée par Davide CALI et dessinée par Vincent PIANINA.

Un meurtre sévit dans la ville, le commissaire envoie Kafar, un cafard dans la police, enquêter sur ces mystérieux crimes. Il rencontrera plusieurs insectes sur sa route, ils seront ensemble confrontés à des morts des plus… Bizarres. Inexpliquées, et inexplicables. Pourtant, chacun donnera son point de vue, et tous le penseront construit… Malgré une absurdité totale.

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Le texte est délicieusement pouffant, les dessins sont acidulés et piquent un peu, et le tout forme une belle BD à offrir tant aux petits qu’aux grands !

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Retrouvez l’inspecteur Kafar dans plusieurs aventures rocambolesques, à savoir :

10 petits insectes, Novembre 2009

10 petits insectes dans le brouillard (volume 2), Novembre 2011

10 petits insectes : retour vers le passé (volume 3), Mars 2013

Le tout dans les éditions Sarbacane !


Psycho investigateur, Erwan COURBIER et Benoit DAHAN

Amateur de l’illustration et du scénario, cette bande dessinée est faite pour vous !

 

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Simon est psycho investigateur depuis la disparition soudaine de sa femme. Il peut lire dans les souvenirs et dans l’inconscient des gens qui l’entourent d’un simple regard. Il voyage de portes en portes dans l’esprit de ses semblables.

Suite à une histoire de meurtres et de serial killer, tout son passé va être ravivé comme la braise sur le feu. Le manque insupportable de sa femme se fait ressentir de page en page, sa folie s’endurcit face à ce mystère et à l’impossibilité de s’auto-hypnotiser jusqu’au fond de son inconscient.

Il va alors mené l’enquête.

Accompagné de sa fidèle secrétaire, Maud, il va braver tous les dangers et rencontrer les hommes aux pathologies les plus féroce pour découvrir la vérité sur la disparition de sa femme. Quel rôle joue-t-il réellement dans ce mystère si efficace qui aiguise la curiosité du lecteur ?

 

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Erwan COURBIER propose un scénario sans faute pour ce petit bijoux de bande dessinée. Tout est mené au bout, rien n’est dû au hasard. Les personnages voyagent facilement d’un monde à l’autre, d’une conscience à un complexe freudien. L’auteur ne perd jamais son lecteur, même si parfois son personnage si complexe lui échappe. Mais qui saurait maîtriser pleinement un homme tel que Simon ?

 

L’illustrateur, Benoit DAHAN sait marier parfaitement les ambiances, les suspicions, les folies de chacun avec ses couleurs et son trait tout à fait particulier. Son dessin est précis même dans les passages les plus flous. Il allie parfaitement le texte à son illustration presque oubapienne tellement joue-t-il avec ses cases, ses personnages, et son lecteur. D’ailleurs, n’y a-t-il vraiment qu’une lecture à cette oeuvre d’art ?

 

Retrouvez les analyses freudienne les plus complexes dans les yeux d’un homme qui semble tout à fait ordinaire mais qui n’a pourtant aucun trait en commun avec beaucoup de thérapeutes.

Simon Radius n’a pas fini de vous épater et de vous apprendre bien des choses. Serait-ce une nouvelle série à la Julius Corentin Acquefacques de Marc-Antoine MATHIEU ?

 

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B.D. disponible aux éditions Physalis depuis Juin 2013.


La lettre à Helga, Bergsveinn BIRGISSON

« Il s’agissait là d’hommes qui avaient eux-mêmes forgé le sens qu’ils donnaient à leur vie ; ils avaient l’intelligence dont la nature les avait dotés car aucune école ne leur avait inculqué comment penser. Ils pensaient tout seuls. Les hommes comme ça ont disparu aujourd’hui et je doute fort qu’on en élève de semblables à Reykjavík par les temps qui courent. »

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C’est ainsi qu’est l’histoire de Bjarni Gislason de Kolkustadir, cet homme qui écrit une lettre de 130 pages à Helga, la femme qu’il aime depuis sa jeunesse, la femme qu’il n’a jamais oublié. La femme qui l’a fait rêvé, qui l’a aidé à avancer lorsqu’il ne savait plus où aller.

Bjarni est un vieux paysan de la campagne Islandaise. Son mariage avec Unnur bat de l’aile après une opération qui l’a rendue distante et constamment triste, à crier à la mort nuit et jour. Lorsqu’il voit Helga pour la première fois, son cœur chavire. Elle est sa voisine, il ne manque aucune occasion de la contempler, puis de créer des liens qui les mèneront jusqu’à une aventure.

Dans sa lettre, Bjarni nous conte sa folie et ses espoirs. Il prouve tout l’amour qu’il pouvait porter à cette belle Helga avec des métaphores toutes aussi sensibles qu’elles prêtent à sourire. Un amour subtil et brutal d’un homme brute qui ne sait pas employer les bons mots mais qui n’a aucun mal à les écrire. Un homme qui n’hésite pas à la comparer à un tracteur avec une émotion palpable…

« Te voir nue dans les rayons de soleil était revigorant comme la vision d’une fleur sur un escarpement rocheux. Je ne connais rien qui puisse égaler la beauté de ce spectacle. La seule chose qui me vienne à l’esprit est l’arrivée de mon tracteur Farmall. Arracher l’armature et le carton protégeant le moteur pour découvrir cette merveille éclatante qui allait me changer la vie. »

… Et une lucidité certaine.

« Tu vois comme ma pensée rase les mottes, chère Helga : te comparer, toi, jeune et nue… à un tracteur ! C’est faire injure à ta beauté que de te mettre sur le même plan que les choses d’ici-bas. Mais… pour ce qui était de faire l’amour, tu n’étais pas à la remorque. »

Vous l’aurez compris, c’est l’histoire d’un amour impossible et fantasmé. Une histoire d’amour qui a pourtant bel et bien existé un jour, avant que Bjarnie refuse d’accompagner Helga à la ville et qu’elle choisisse alors de rester avec son mari, et lui, avec sa femme.

On entre dans une intimité totale, avec les envies et l’imagination de Bjarnie qui voit la poitrine d’Helga quand il regarde deux simples collines, qu’il entend le cœur de sa bien aimée battre quand il pose sa tête dans l’herbe fraîche.

Rien n’est caché, rien n’est transformé. C’est un texte brute sur le choix d’un homme. A-t-on fait les bons choix ? Avons-nous assez réfléchi avant de prendre une décision ? Pour parler de ses états d’âmes, Bjarnie n’hésite pas à citer des poètes philosophes comme ici le quatrain de Kristjan Oli :

« Au fond du coeur j’avais bien

– comme tous les autres sans doute – 

un fil pour suivre ma route,

mais il ne m’a servi de rien. »

Le souffle du vent, la pluie, le soleil, l’eau… Tout est prétexte à penser à Helga, même une agnelle que le narrateur tâte afin de savoir si elle était bien en chair. C’est ce qu’ils faisaient, ensemble, pour s’amuser.

Voilà, je viens de vous faire partager la plus belle histoire d’amour qu’il m’ait été donné de lire. Et c’est une histoire qui n’a pas tout à fait existé. C’est une histoire posée sur papier à destination d’une femme. C’est une histoire qu’un narrateur vit, seul, sans même connaître les pensées et sentiments de sa destinatrice. C’est une histoire oubliée, perdue, morte, mais qui restera dans les annales de la littérature Islandaise.

Et si toute cette lettre n’était qu’une réponse ? Ça change la donne, on redistribue les cartes et on repart à zéro ?

Bergsveinn BIRGISSON a le don de manipuler les mots, les phrases et d’en faire ressortir toute l’émotion en nous pressant, en nous oppressant, comme s’il tenait dans ses mains fortes et brutales une tranche de citron destinée à finir en bouteille. Et nous n’aurons de cesse de l’en remercier.

Roman disponible aux éditions Zulma à partir du 22 Août 2013. Traduit de l’Islandais par Catherine EYJOLFSSON.